"Cirkus Columbia" : les derniers cent mètres

... avant le précipice

Je voudrais vous parler du dernier film de Danis Tanovič, le réalisateur de No Man's Land - prix du meilleur scénario à Cannes il y a dix ans. Cirkus Columbia est une histoire toute simple.

1991, un village bosniaque, l'été qui s'installe. Un homme revient au pays vingt ans plus tard, avec sa nouvelle femme, après avoir "réussi" en Allemagne. Plein d'arrogance et de rancune.

Rien n'est immuable, et rien ne disparaît complètement. Les âmes se croisent, se toisent, se défient et s'affrontent. C'est la vie, et ceux qui la font. Un brin de comédie, de la souffrance qu'on tait, l'habitude du presque rien,  un jour un coup au coeur, l'amour. De la colère aussi, toutes ces sens interdits qui se dressent, ceux qu'on transgresse.

Et surtout, il y a les bruits de guerre à la télévision. Ils s'approchent, dit-on. Les treillis apparaissent dans les rues. L'inquiétude monte doucement. Les hommes en parlent à voix basse, mais comment y croire vraiment ? Voyez : l'été est là, les enfants jouent, les jeunes gars roulent des mécaniques devant les filles, un chat s'est égaré, on le cherche... La vie. La paix. Le calme.

Avant la tempête.

1991, un village bosniaque. Cirkus Columbia nous raconte les derniers jours d'un monde qui s'apprête à imploser. Nous spectateurs, nous savons bien ce qu'il adviendra de la Yougoslavie. Pendant une bonne partie du film, on l'oublie pourtant. On suit la trajectoire des personnages, si ordinaires, si "normaux", tellement "comme nous". Et d'un coup, tout s'emballe ! "Regardez, vous tous, regardez comme vous allez tout perdre ! Comme c'est facile, comme c'est rapide"...

La construction du scénario fait penser au Soleil trompeur de Nikita Mikhalkov. Si vous l'avez vu, vous vous en souvenez certainement. Si vous ne l'avez pas vu, c'est vraiment dommage.

Cirkus Columbia n'est pas un chef d'oeuvre. Mais il fait partie de ces films qui s'agrippent à vous, qui ne vous lâchent pas, même après avoir quitté le cinéma. Cirkus Columbia parle de la fragilité de ce qui fait un homme, de ce qui fait tous les hommes, le monde, la vie. Cirkus Columbia est donc un film d'amour, une comédie d'une grande tendresse, bousculée par la mesquinerie des uns et la bêtise des autres, gangrénée par une violence tapie dans l'ombre, et surtout l'histoire d'un gâchis. C'est un crescendo en pente douce, et la promesse d'une tragédie au bout. Et comme toujours dans le cinéma d'Europe Centrale en général, et le cinéma slave en particulier, les acteurs sont absolument tous fabuleux.

Un film de Danis Tanovič. Avec Miki Manojlovic, Mira Furlan, Jelena Stupljanin et Boris Ler.