Petit éclairage sur les agences de notation

Des arbitres totalement objectifs, indépendants...

... et rémunérés par les bookmakers

Il y a quelques jours, l'agence de notation Moody's a dégradé de quatre points la note du Portugal. Aussitôt suivie par l'agence Standard & Poor's qui a retiré trois points à la Grèce, rejointe par l'agence Fitch qui a également dégradé de trois crans la note souveraine grecque : de B+, la Grèce passe à CCC. Et jeudi 14 juillet, Moody's met sous surveillance la dette publique américaine...

Sans rien connaître au monde de la finance, le commun des mortels comprend que ces agences de notation sont des institutions dont la vocation est de noter la bonne santé économique et financière des pays. Dans l'absolu, le commun des mortels a raison. Mais seulement dans l'absolu, car dans la pratique, nous verrons qu'elles sont l'illustration la plus flagrante de l'emprise des spéculateurs sur le monde et l'humanité entière.

Historiquement, les agences de notation sont nées aux Etats-Unis, au milieu du XIXème siècle, et ont pris une véritable envergure au début du XXème siècle. A quoi servent-elles ? La mission d'une agence de notation est d'effectuer une analyse objective de la situation financière de ses clients, à la demande de ceux-ci et contre rémunération. Eventuellement, l'agence peut également évaluer des collectivités publiques. A la base, la mission est donc très proche de celle de l'audit.

Les agences et les Etats

Les agences de notation ont-elles le droit d'évaluer les Etats souverains, sans demande ni même autorisation de la part de ces derniers ? Oui, la démarche est légitime, dans la mesure où les Etats contractent des emprunts auprès de créanciers privés. Il est logique que ceux-ci veuillent connaître la santé financière de leurs "clients" et leur capacité à rembourser leur dette.

Quelle est la conséquence d'une bonne ou une mauvaise note ? Si un pays reçoit une mauvaise note, cela signifie qu'il y a un risque qu'il ne puisse rembourser ses emprunts. Sanctionné d'une mauvaise note, la conséquence directe est que le pays se verra opposer des taux d'intérêt grimpant en flèche. A l'inverse, une bonne note fait baisser ce taux sur les marchés financiers internationaux. C'est la traduction chiffrée du proverbe : "On ne prête qu'aux riches". Dès lors qu'un pays est mal noté, il devra payer beaucoup plus d'intérêts sur ses prochains emprunts, ce qui contribuera à son étranglement.

Qui sont les clients des agences de notation ?

Initialement, les grands créanciers : majoritairement, il s'agit de grandes banques. Souvent, ces mêmes banques entrent même dans le capital des agences de notation et deviennent actionnaires. Mais avec le temps, et plus particulièrement ces vingt dernières années, la dérive du secteur bancaire vers les activités à hauts risques (comprenez la spéculation financière) a provoqué une intrusion des hedge funds et autres fonds spéculatifs dans l'actionnariat des agences de notation. De nombreuses voix s'élèvent pour remettre en cause l'impartialité de ces agences : en effet, comme toute entreprise, une agence se doit de satisfaire ses propriétaires, c'est-à-dire ses actionnaires. Et lorsque ces derniers sont des spéculateurs uniquement intéressés par un rendement maximal à court terme, l'on peut légitimement suspecter que le rapport d'évaluation rendu par une agence est influencé par les intérêts parallèles de ses actionnaires. A titre d'exemple, aucune grande agence de notation n'avait attribué de mauvaise note aux institutions financières américaines qui avaient laissé s'installer l'improbable système des subprimes. Pour faire simple, les subprimes se basaient sur un montage financier complexe permettant l'octroi de prêts importants à des emprunteurs faiblement solvables, avec un démarrage des remboursements à un taux bas et progressivement croissant. Ces subprimes assuraient aux créanciers un rendement important, à hauteur du risque d'insolvabilité de leurs clients. Est-il besoin de rappeler que les subprimes ont été en 2007 le déclencheur de la crise dont nous ressentons encore aujourd'hui les persistants effets ? Pourtant, il n'aurait pas fallu gratter longtemps le vernis des subprimes pour découvrir l'aberration qu'il cachait, tant ce vernis était fin. Pourquoi aucune agence de notation américaine n'avait tiré la sonnette d'alarme ? Question à laquelle aucune agence n'a souhaité répondre, ni en 2007, ni en 2008, ni aujourd'hui. Mais il est vrai qu'elles avaient mieux à faire...

L'intérêt d'être juge et partie

Imaginons que je dirige un hedge fund, dont la vocation est de humer tous les vents, à la recherche des profits optimisés à court terme, quels qu'ils soient, quelles que soient les manières pour y arriver. Pour un complément d'information sur les hedge funds, je vous invite à lire - notamment - un article publié ici, "Je parie sur ta mort". En tant que hedge fund, acteur de l'hystérie boursière, je suis bien placé pour savoir à quel point l'irrationnalité fait partie intégrante des flux et reflux de la finance internationale. La moindre rumeur, le moindre rapport, le moindre incident peuvent faire paniquer les marchés.

En ce moment, je sens que je pourrais me faire beaucoup d'argent sur les dettes publiques des pays européens. L'endettement moyen de l'Union Européenne est de 73%. C'est important, mais reste gérable par Bruxelles. Pas de chance pour moi. En revanche, certains pays de l'Union sont plus endettés que la moyenne. La Grèce, l'Irlande, le Portugal, l'Italie. S'ils bénéficiaient de la solidarité européenne, ils pourraient s'en sortir, mais ça n'arrangerait pas mes petites affaires. Ce qui m'arrangerait au contraire, c'est qu'ils se retrouvent en cessation de paiement, en état de faillite. Pour ce faire, il faudrait idéalement qu'ils soient affligés d'une réputation détestable sur les marchés, assénée régulièrement et publiquement. S'ils voulaient emprunter pour se donner une marge de manoeuvre dans leurs politiques financières, ils seraient obligés d'accepter des taux d'intérêt suicidaires. Avec la faillite comme seule perspective. Ça, ça serait vraiment chouette pour moi et mon hedge fund. Mais comment y arriver ?...

Et si j'investissais massivement dans le capital de ces entreprises que sont les agences de notation ? Prendre le contrôle de ce type de business me permettrait de m'émanciper des vents capricieux de la finance. En tant qu'actionnaire, il me suffirait d'influencer subtilement les rapports des agences de notation, pour qu'elles distillent la juste dose de venin à l'attention de celui qui m'intéresse, au moment où cela m'intéresse. Mieux que la rumeur, le sérieux. L'aura du "spécialiste" !... Par exemple, cela fait trop longtemps que je convoite des bénéfices substantiels sur la faillite du Portugal. La situation de ce pays n'a pas changé depuis la dernière notation par une agence. Ou plutôt, si : un très léger mieux sur le contrôle des finances publiques. Qu'à cela ne tienne : sans aucune justification ni explication tenant la route, je dégrade sa note de quatre points. Ils finiront bien par se faire lâcher par leurs collègues européens, ces satanés Portugais. Qu'ils meurent enfin, et que j'empoche mon petit pactole !

Les grands tigres de l'Europe

La haute finance est un jeu de dupes où peu sont dupes. Nos dirigeants connaissent très bien les motivations et les stratégies de ces mystérieux marchés financiers. Des mesures efficaces existent pourtant pour atténuer voire effrayer les spéculateurs : les taxes sur les opérations à court terme, la création d'une agence de notation souveraine européenne entre autres. Mais cela suppose une rupture radicale avec le libéralisme financier débridé accepté par nos dirigeants. Pourquoi ces derniers ne défendent-ils pas l'économie (réelle) européenne ?

La réponse est multiple, et la personnalité des grands cadres des institutions financières européennes en fait partie. Voyons à titre d'exemple quelques grands noms :

- Wim Duisenberg, premier gouverneur de la BCE (Banque Centrale Européenne), ancien ministre des finances néerlandais, ancien haut cadre au FMI (Fonds Monétaire International), dont l'idéologie a toujours ouvertement promu la liberté totale des marchés financiers.

- Jean-Claude Trichet, successeur de Wim Duisenberg à la tête de la BCE, ancien gouverneur de la Banque de France, éminent membre de l'Institut Peterson, un think tank regroupant de très nombreux dirigeants de banques centrales et dirigé par C. Fred Bergsen, ancien n° 3 du Département du Trésor américain. A l'instar de son président et de Jean-Claude Trichet, ces membres de l'Institut Peterson font partie intégrante du monde de la haute finance, telle que nous la connaissons aujourd'hui.

- Mario Draghi, futur successeur de Jean-Claude Trichet (en novembre 2011). Ancien membre de conseils d'administration de plusieurs banques, ancien vice-président pour l'Europe de la quatrième banque d'affaires au niveau mondial : Goldman Sachs. Celle-ci a été particulièrement médiatisée dès le début de la crise financière de 2007. Je vous laisse vous en rappeler les détails, si cela vous intéresse.

- Jens Weidmann, directeur de la Bundesbank (Banque Fédérale Allemande). Fidèle d'Angela Merkel, il a fait ses classes au FMI, est un chantre du libéralisme économique ET financier, et n'en fait nullement mystère.

- Christine Lagarde, ancienne ministre française de l'Economie, elle avait mené une brillante carrière d'avocate dans le cabinet d'affaires Baker & McKenzie. Elle fut élue en 2002 cinquième femme d'affaires européenne par le Wall Street Journal Europe, dont la méfiance à l'égard d'un total libéralisme financier est toute relative, pour ne pas dire absolument inexistante. Christine Lagarde est aujourd'hui présidente du FMI.

Ce ne sont que quelques exemples, parmi les plus médiatiques. Leurs parcours professionnels donnent une idée des altitudes auxquelles ils ont navigué tout au long de leurs carrières professionnelles, ainsi que de leurs fréquentations et communions d'idées. De tels dirigeants sont très probablement d'excellents techniciens, mais comment pourraient-ils s'arracher à leur monde et leur vision du monde ? Comment pourraient-ils devenir les remparts contre ceux qui les ont menés au sommet ? Autant essayer de convaincre un tigre qu'il ne faudrait se nourrir que de baies rouges pendant quelques années, le temps que le biotope retrouve son équilibre écologique...

Nos dirigeants combattent les effets de l'anarchie financière avec les seules armes que leur vision du monde leur donne : éteindre techniquement des feux ci et là, dès lors qu'ils se présentent. Jamais ils n'accepteront de s'attaquer aux pyromanes. Ils en faisaient partie, quelques années auparavant !

Aucune solution alors ?

Rien d'humain n'est définitif et la messe n'est jamais dite dès lors qu'une minorité impose sa loi à une majorité. Nul besoin d'être économiste pour comprendre qu'il est suicidaire de confier son avenir à des tenanciers de casino, en espérant qu'ils soient de grands humanistes. Le problème de nos sociétés est que nous nous faisons dicter nos vies par des maîtres-chanteurs qui savent nous jeter de temps à autre quelques miettes du gâteau que nous leur offrons avec toutes nos ressources. Qui sont les responsables de cette aberration ? Juste les maîtres-chanteurs ? Ne sommes-nous pas, nous aussi, nos propres bourreaux ? Il est vrai que nous nous accrochons à nos acquis, en préférant ignorer que cela suppose inévitablement une fragilisation de ces mêmes acquis. Il est vrai que nous devrions arrêter de vivre à crédit. Mais pour inverser la tendance, il faudrait remplir les caisses de l'Etat, par exemple par plus d'impôts. Pour payer plus d'impôts, il faudrait gagner plus d'argent. Faire revenir l'emploi dans nos pays qui se vident de leur substance. Se choisir des chefs qui auraient le courage de mettre un terme aux dérives de la mondialisation, de sanctionner les spéculateurs qui sanctionnent nos économies. Cela suppose une part d'humilité : il n'est jamais facile de reconnaître qu'on a trop longtemps marché dans une mauvaise direction. Baisser la tête permet de regarder où on marche. Mais sans relever la tête, comment savoir où on va ?

 

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Le Monde s'intéresse à son tour à l'indépendance des agences de notation. L'enfumage est bien confirmé, et il y a même quelques détails croustillants complémentaires par rapport au financement des agences.

http://finance.blog.lemonde.fr/2011/08/08/qui-paie-pour-les-notations-des-etats/