Protéger coûte que coûte

Le roi, la reine, les fous et les tours

Les grands dirigeants politiques aiment les jeux de stratégie. Mais peu se révèlent être de très bons joueurs d'échecs. Les amateurs médiocrement doués font généralement la même grossière erreur : sacrifier systématiquement tous les pions pour protéger les pièces "importantes". Chronique d'un mat annoncé...

Bruxelles, septembre 2011. La partie s'annonce mal sur l'échiquier européen, éclairé par trop peu d'esprits visionnaires. Quelques rares fulgurances, mais surtout une masse pesante de petits joueurs. Et pendant que je parle, voilà à nouveau un pion sacrifié, offert à "l'adversaire"...

Député européen anti-européen, un métier d'avenir !

L'Union Européenne ne peut avancer que si, à son sommet, les élus des pays membres oeuvrent en bonne intelligence à sa construction. Cela n'est possible que si les peuples européens ressentent cette institution comme un bouclier, et non une arme pointée sur eux. En cas de sentiment de menace, à n'en point douter, chaque peuple plébiscitera aux élections européennes ceux qui détruiront l'Union. Cela commencera par les peuples les plus vulnérables, et s'étendra à toute la Communauté.

Trop de bouts de chandelle gaspillés

Les ministres de l'Agriculture s'affrontent autour de la légitimité de l'aide humanitaire intra-européenne. Six pays, la puissante Allemagne en tête, souhaitent débarrasser l'Union Européenne de sa responsabilité quant à l'aide alimentaire apportée aux Européens les plus démunis. En point de mire, la possibilité d'économiser plusieurs centaines de millions d'euros, à l'échelle des ving-sept pays. Les experts ne sont pas d'accord sur le montant exact. Cependant, aucune estimation ne dépasse 700 millions d'euros.

Après la valse des milliards - que dis-je ?, des dizaines et centaines de milliards - de ces dernières années, pour financer entre autres une politique agricole et des dogmes économiques ineptes, ces quelques centaines de millions consacrés aux plus pauvres semblent dérisoires. Apparemment, c'est déjà trop.

Qui sème le vent...

Quel message les pays riches du nord envoient-ils aux démunis, réduits à recevoir de la nourriture pour pouvoir manger en fin de mois, et au-delà de ceux-là, à des centaines de millions d'Européens qui craignent - à tort ou à raison - de basculer dans la précarité  ?... Le message est clair : "Depuis des décennies nous réclamons votre confiance et vos suffrages pour construire une Europe qui vous protège. Grâce à cette confiance que vous nous avez accordée, nous avons bâti une Europe qui, par ses choix politiques, économiques, idéologiques, voire philosophiques, vous a jetés en esclaves-gladiateurs dans l'arène du 21ème siècle mondialiste, de la concurrence débridée supplantant toute autre valeur. Proies faciles des nébuleuses financières aussi voraces que hystériques et irrationnelles.

Bruxelles vient de recevoir l'addition, on estime - un peu tard - le coût réel de nos choix absurdes. Mais nous avons déjà trouvé la solution : il suffit de laisser les plus vulnérables d'entre vous se débrouiller avec vos autorités locales, elles-mêmes fauchées. Cela résoudra au moins 0,01% de nos problèmes financiers".

Pour répondre cela, il faut un peu de courage. Comme l'égoïsme fait rarement bon ménage avec le courage, le ministre allemand de l'Agriculture choisit l'hypocrisie : "Je comprends l'émotion de mes collègues, mais nous pensons que ce système est mauvais car il repose sur une base juridique fausse". Cette même base juridique, fausse ou pas, a permis pendant des années de donner corps à quelque chose de fort, d'essentiel : la solidarité des Européens entre eux. Quelle que soit la base juridique, un système qui garde des hommes debout ne peut pas être mauvais. L'autre approche aurait été de remettre en question les fondations juridiques, les changer pour qu'elles soient encore plus efficaces dans le financement de la solidarité européenne. Mais ça coûtait plus cher : au moins une tour ou un fou ! Autant sacrifier un pion. C'est négligeable, un pion.

... récolte plus vite que prévu...

Monsieur Robert Kloos, voici ce que les pions vous diront tôt ou tard, à vous et à vos collègues. "Du haut de vos tribunes, vous pérorez, avec une arrogance que vous ne cherchez même plus à dissimuler. De salles de réunion en salles de conférence, vous promenez  vos silhouettes bien nourries, le visage serein, le double menton confortablement installé sur le noeud de cravate. Depuis des mois, votre seule préoccupation est de rassurer les marchés. On aurait bien aimé, nous aussi, être rassurés de temps en temps. Mais il faut se rendre à l'évidence. Il y a longtemps que vous ne savez plus pourquoi vous êtes là, et qui vous y a mandaté.

C'est grâce à nous que vous êtes là, Monsieur Kloos. Profitez-en au maximum, car bientôt cela fera partie de vos bons souvenirs. Dans peu de temps, nous comptons y mettre le feu. Nous sommes de simples pions, des petites gens sans jugeotte ni importance : puisque l'Europe, dans ses dérives, nous a trahis, nous allons trahir à notre tour l'Europe. Les poujadistes de tout poil frappent à notre porte et nous font de beaux sourires carnassiers. Qu'ils soient de gauche ou de droite, ils n'ont d'idée précise que sur une seule chose : la manière la plus rapide de détruire l'Europe. Ils ont les plans les plus farfelus pour construire quelque chose à la place, parfois ils n'ont même pas de vraie idée sur la question. Mais ce n'est pas grave, on va quand même les plébisciter massivement. C'est idiot, mais que voulez-vous ?! A force d'être pris pour des imbéciles, on finit par se comporter comme des imbéciles, à foncer droit devant, tête baissée."

Droit devant, le plus vite possible. C'est la seule possibilité laissée à un pion sur l'échiquier quand, esseulé, il ne bénéficie plus d'aucune protection.

 

Portrait de Marek

Un mot, Guy,

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