"Melancholia", une-oeuvre-majeure-de-Lars-von-Trier

Se languir de la fin du monde

Un film magnifique. Melancholia est un chef-d'oeuvre qui aurait mérité la palme d'or 2011, s'enthousiasme le Figaro. Libération lui répond, comme en écho : Ce film renvoie les balles au plomb lourd qui étaient celles de Kubrick (2001, bien sûr, mais aussi Full Metal Jacket) ou le Tarkovski opaque de Solaris ou du Sacrifice.

Tarkovski, Kubrick... Excusez du peu.

C'est possible. A moins ce ne soit une énième branlette d'un réalisateur profondément tourmenté dans sa tête, qui gagne sa vie en profitant de ceux qui ne font pas la différence entre profondeur et néant. Je ne suis pas critique de cinéma, mais j'ai vu tous les films de Kubrick, presque tous ceux de Tarkovski et tous les longs métrages de notre ami Lars, à deux exceptions près. Et à tous ceux qui se pâment devant la dernière oeuvre du réalisateur danois, je réponds que, à l'instar de toute sa filmographie, 'Melancholia' est une demi-fumisterie. Pour être précis, j'estime qu'il s'agit d'une fumisterie à 74,22%.

D'où je tire cette valeur ? Très simple :  peu de temps après le début du film, j'ai commencé à surveiller ma montre. J'ai ce sale tic à chaque fois que je m'ennuie en regardant un film. La dernière fois que j'ai consulté l'heure, c'était 1h35 après le début du film, dont la fiche technique affiche une durée totale de 128 minutes. Et voilà.

Comme toujours, tout n'est pas à jeter dans un Lars von Trier. 'Melancholia' bénéficie d'une photographie exceptionnelle. Mention spéciale au directeur photo Manuel Alberto Claro. L'interprétation est également sans fausse note : le jeu de Kirsten Dunst, Charlotte Gainsbourg, Kiefer Sutherland, John Hunt, Charlotte Rampling - entre autres - est irréprochable. Cependant...

... Cependant, un film est, à mon sens, un peu plus qu'une suite de belles images avec de bons comédiens dedans. Pour bien faire, indépendamment du travail sur les lumières et les couleurs, ce serait pas mal si le cadreur (le cameraman) ne bougeait pas la caméra dans tous les sens, même si tout est filmé caméra à l'épaule (Dogme95 oblige). Et puis, ce qui serait vraiment chouette, c'est qu'il y ait en plus une histoire solide à la clé, avec des personnages qui ont ce mélange subtil de lisibilité et de complexité, pour qu'on ait envie de s'intéresser un petit peu à leur vie. Un petit peu quand même. Et si le film était monté avec un minimum de souci d'harmonie et de rythme, ce serait gentil pour les spectateurs, ça leur éviterait de garder constamment à l'esprit qu'un film n'est rien d'autre, techniquement, qu'une longue suite de plans et séquences.

Pendant près d'une heure et demie, on suit l'histoire de Justine qui se marie, qui est aux anges, et puis plus du tout, et puis à nouveau gaie, et puis au fond du trou la minute d'après. A première vue, ça sonne bien profond, mais après une bonne heure d'états d'âme qui se succèdent à la va comme je te pousse, on finit par se dire que, tous comptes faits, on en a un peu rien à foutre des délires de cette salope maniaco-dépressive. Son mari est une espèce d'ombre, sans aucun charisme, ni même présence, il est emprunté, gauche, flou. On se demande ce que cette fille de caractère lui trouve, pour tout vous dire. Les relations que Justine entretient avec sa famille sont faites exclusivement de frustrations et barricades, dans un climat glacial (mais là, von Trier n'y est pour rien : c'est un postulat incontournable dans le cinéma scandinave). Sa mère (Charlotte Rampling) est une fontaine de fiel, son père (John Hunt) un vieux beau égoïste aussi décrépit que pathétique, sa soeur (Charlotte Gainsbourg) une grande bourgeoise névrosée qui aurait fait le bonheur artistique de Buñuel s'il avait été encore en vie et en activité. Tout ce beau monde se fait superbement chier à un mariage cinq étoiles, filmé par Von Trier avec un sens du rythme qui rappelle beaucoup les images des caméras de surveillance d'un parking d'entreprise entre quatre heures et six heures du matin.

On comprend que Justine est désespérée, on ne comprend pas pourquoi. On ne comprend pas non plus pourquoi il y aussi peu d'amour dans ce château où se déroule cette drôle de fête. On se dit qu'on ne va plus trop tarder à comprendre le pourquoi du comment, et que c'est pour ça qu'il faut persévérer et s'accrocher encore un peu à cette histoire. Ou au moins ressentir quelque chose pour ces personnages, si seulement le réalisateur consentait à nous jeter quelques miettes d'émotion à nous mettre sous la poitrine. Mais non. Il est comme ça, Lars von Trier : allez tous vous faire voir, je suis le plus grand déprimé du monde occidental, et je compte bien dégoûter l'assistance avec ma vision gerbante du monde.

Petit à peu, doucement par doucement, et de progressivement en progressivement, sans même m'en apercevoir, ma curiosité pour ces personnages et leurs névroses est descendue au niveau de l'an 40. J'ai essayé de m'intéresser à ces gens, promis juré. Mais il faisait trop froid, je me suis engourdi à leur contact. A moins que ce ne soit la manière mi-amateur mi-hystérique de filmer les scènes. A chaque fois que je vois un film de Lars von Trier, ça me rappelle le sens du cadrage de ma tante Delphine avec son téléphone Nokia, quand elle a pris le bateau pour passer ses vacances sur l'île d'Aix. Quelqu'un regarde à gauche ?, la caméra vire illico à gauche. Bon, il n'y a rien à voir, la caméra revient. Un autre gars regarde à droite, la caméra part à droite. Oh la la, encore rien à voir sinon qu'un couloir vide, allez zou, on revient sur la mariée...

Le film raconte les derniers jours de deux femmes avant que la Terre ne soit heurtée par la planète Melancholia, et je me suis surpris à m'agacer par la lenteur avec laquelle cette planète s'approchait. "Putain, mais qu'elle arrive, qu'elle nous pulvérise tous et qu'on en finisse !".

Je ne vous raconterai pas comment ça finit. Je vous dirai simplement que la dernière demi-heure finira par récompenser les plus patients. C'est la force de Lars von Trier : dans chacun de ses films il se débrouille pour y insérer une fulgurance, un bref coup de maître, qui reste dans les mémoires et occulte que le reste du long métrage est un puissant remède aux plus coriaces problèmes de constipation.