Bavarder sur le pont du Titanic

(pour paraphraser un candidat aux présidentielles 2012)

Avec quinze ans de retard sur mes contemporains, j'ai - enfin - vu Titanic de James Cameron, profitant de sa diffusion sur France 2 il y a quelques jours. Au-delà de l'évocation historique, j'ai été frappé par son aspect allégorique...

A l'avant-plan, on y suit une belle histoire d'amour entre deux jeunes gens, la puissance de leurs rêves et toute l'énergie qu'ils opposent aux "forces d'inertie". La vie. En arrière-fond, beaucoup d'âmes embarquées sur un même bateau. Celui-ci dispose de trois étages.

Tout en bas, les voyageurs pauvres rêvant à une vie de merveilles au bout de l'océan. Ils sont parqués juste au-dessus de la salle des machines où d'autres humbles nourrissent en permanence le monstre d'acier.

Au deuxième étage, la petite bourgeoisie savoure l'honneur de faire partie de la traversée sur un bâtiment aussi renommé. L'histoire (celle du film) ne s'attarde pas sur ces passagers, que l'on appellerait aujourd'hui les classes moyennes. Dans le film, ils ne sont que des figurants. L'Histoire (celle des historiens) précise pourtant qu'ils étaient majoritaires sur le Titanic.

Au dernier étage, les belles gens. Les chanceux qui peuvent regarder l'océan d'en haut. Un permanent défilé d'élégance vestimentaire et de belles manières. Le scénario évoquera plus tard l'épaisseur de ce vernis...

Le bateau avance. Vite. Le commandant a été "cordialement invité" à pousser les moteurs à fond, afin d'arriver aux Etats-Unis avec une avance qui forcera l'admiration de l'opinion publique. Avec cette dernière traversée de l'Océan Atlantique, à n'en point douter, le commandant finira sa carrière en apothéose. Cette gloire, il la partagera avec l'architecte du bateau, et bien sûr avec l'armateur. Le vingtième siècle qui débute s'inscrira désormais sous le signe des défis et des performances. Ce bateau s'appelle le Titanic et l'on dit de lui que Dieu lui-même ne pourrait le faire couler.

Au moment où l'iceberg se présente devant l'Insubmersible, celui-ci avance à plein régime. Par où le contourner ? Par la gauche, par la droite ?  Finalement ce sera par la gauche. Mais ce n'est pas ce choix qui est important, c'est la vitesse du Titanic en plein brouillard. Il va trop vite, et la distance qui le sépare de l'impact est trop courte pour imprimer un virage suffisant.

La montagne de glace déchire la coque. L'eau prend possession des salles des machines : ces mêmes machines qui permettent au bateau d'avancer. Le commandant isole cet espace technique du reste du navire, en refermant les sas. Cela porte un joli nom technique: étanchéiser. Les ouvriers qui n'ont pu s'échapper de leur lieu de travail avant que les portes ne se referment sont condamnés à une noyade certaine. La décision de sacrifier ces pauvres gens a-t-elle été difficile à prendre ? On ne le sait pas, le film ne s'attarde pas sur ce point. Toujours est-il que la décision devait être prise rapidement, le plus rapidement possible après l'impact. Faire le sacrifice des machinistes était apparemment indispensable.

L'architecte du bateau consulte ses plans : cela ne suffira pas à sauver le Titanic. Il sombrera en une ou deux heures, il faut procéder d'urgence à la mise en sécurité des passagers dans les canots de sauvetage. Mais problème !... il n'y en a pas pour tout le monde. Malgré tous les cerveaux mobilisés sur la conception et la construction du Titanic, personne n'avait prévu que l'Insubmersible puisse couler. L'architecte l'avait d'ailleurs dit à l'héroïne du film, tout au début de l'histoire : "le seul canot de sauvetage dont vous avez besoin, Mademoiselle, c'est le Titanic lui-même".

Deux tiers des naufragés n'auront pas de canot. Mais à ce stade, ils ne le savent pas encore. L'équipage s'organise. Par qui commencer l'évacuation ?

De manière logique, l'on prie le troisième étage de bien vouloir prendre place dans les embarcations de fortune. Pour éviter la panique, on bloque l'accès aux ponts supérieurs des voyageurs parqués aux étages inférieurs. Simple question d'organisation. Les premiers canots mis à l'eau ne sont remplis qu'au tiers - au mieux la moitié - de leur capacité. Un sentiment de malaise étreint le téléspectateur que je suis : une certaine impression de gâchis. Voire de mépris. Cependant, il n'en est peut-être rien.

Le film le montre assez bien : l'équipage est tellement habitué à faire preuve de déférence vis-à-vis du troisième étage que même en ces moments critiques, le confort et la sécurité de ces fortunés passagers sont pris en compte. Comment pourrait-on leur imposer une indécente promiscuité, indigne de leur rang ?

La panique aidant, les grilles cèdent et les pauvres atteignent à leur tour les ponts d'évacuation, au moment où les derniers canots se remplissent. Certains officiers sortent leurs armes pour empêcher les hordes de prendre possession de ces dernières embarcations. En agissant de la sorte, les officiers agissent-ils en valets du pouvoir ? Peut-être pas... Leur fonction est quasi-militaire, et les pousse naturellement à privilégier le respect de l'ordre et la discipline. A leur décharge, l'ordre est objectivement préférable au désordre lorsqu'il faut gérer une crise. Cependant force est de constater un fait incontestable: pendant que l'ordre et la discipline étaient imposés à la "plèbe", les derniers canots ont accueilli les élégantes et les élégants.

Autre vérité, peu reluisante. Une fois le Titanic sombré, de nombreuses âmes tentaient encore de survivre en nageant dans une eau glaciale. Sur la quinzaine de canots, dont certains pouvaient encore accueillir des dizaines de naufragés, une seule embarcation revint vers la zone du naufrage pour repêcher les survivants. Une seule.

Peut-on reprocher aux puissants de réagir avec cet égoïsme animal ? A chacun d'en juger.

Mon opinion est en demi-teinte. Lorsque ceux qui séjournent au dernier étage arrivent à un point où la distance qui les sépare du sol est à ce point importante qu'ils ne distinguent plus que des petits points mouvants, on peut imaginer qu'ils n'ont plus la capacité de faire le lien entre ces points qui bougent et le fait qu'il s'agit de vrais êtres humains. Il arrive que, parfois, on se retrouve tellement en hauteur qu'on n'envisage même plus la possibilité de tomber. C'est le cas de certaines personnalités, généralement exaspérantes d'arrogance.

C'est là qu'intervient la responsabilité des "petits points mouvants". Il appartient aux voyageurs pauvres de surveiller les arrogants du dernier étage. A la première occasion qui se présente, ils en coincent un ou deux et les font tomber à l'eau. Cela peut sembler cruel et gratuit.

Certes. Mais plus on tombe de haut, plus le bruit de l'impact est important. Et plus cela attire l'attention de ceux qui sont restés là-haut. Ce type d'évènement est lourd d'enseignements pour le dernier étage. Il n'est bon pour personne de vivre en lévitation permanente, sans jamais regarder le sol. C'est pourtant là que l'on finit toujours, tôt ou tard. A même le sol. Au rez-de-chaussée.

Pour les voyageurs démunis, rares sont les occasions d'approcher les arrogants dans une démarche pédagogique constructive. S'ils passent à côté de ces occasions, il ne reste plus qu'à s'étonner du peu de temps que l'on peut tenir, en nageant dans une eau glacée.

 

Portrait de Un âne à Nîmes

Eh ben voilà... gagné !

Je viens sur le site, je m'intéresse, j'essaie de m'instruire... Résultat : ça m'a pourri ma soirée !

Portrait de Un âne à Nîmes

Et quand que c'est alors ?...

... l'impact avec l'iceberg ? (histoire que je me rapproche subrepticement du pont supérieur avant qu'ils verrouillent les accès)

 

l'impact à déjà eu lieu

l'impact à déjà eu lieu

Portrait de Guy Damme

L'impact

C'est bien dans cet esprit que j'ai écrit cet article : je pense également que l'impact a déjà eu lieu. L'eau monte. Notre bateau penche, s'affaisse, tangue et dérive. Et d'autres icebergs s'approchent. Il s'agit pour chacun d'entre nous de s'en sortir sur de modestes mais salutaires embarcations.

Seulement, il ne faudra pas gaspiller la place sur les canots. Certains seront tentés de les acheter à prix d'or parce qu'ils en ont les moyens.

 

Portrait de Franz Bonhomm

Ce qui est embêtant...

C'est qu'il y a plus de pauvres que de riches. Même si on interdisait les canots de sauvetage aux riches, il y aurait encore trop de pauvres pour les faire tous embarquer.

 

Portrait de Franz Bonhomm

Au fait, j'ai une question...

Il s'appelle comment, ce bateau ?

Europanic ?

 

Portrait de Guy Damme

Je dirais plutôt...

... le Financia. Il est beaucoup plus gros, plus lourd et difficile à diriger que ne le serait un Europanic.
L'Europic (permettez-moi de le rebaptiser ainsi) pourrait être un canot de sauvetage particulièrement efficace sur ce bateaux monstrueux. Hélas, ceux qui dirigent le Financia gèrent également les canots de sauvetage, et tiennent en respect quiconque tente de s'en approcher pour les mettre à disposition du plus grand nombre...

Ces canots resteront inaccessibles tant que l'autorité des officiers du Financia n'aura pas été contestée.

 

Portrait de Un âne à Nîmes

Bon, j'ai compris !

Quelqu'un aurait-il une demi-douzaine de boîtes de Rohypnol dont il voudrait se débarrasser ?