Je vis ici

 

Je vis dans un pays extraordinairement explosif. Dans le pays où je vis, dans mon pays, une étincelle suffit pour déclencher l'incendie le plus meurtrier. On est différents d'une région à l'autre, on est tellement différents, c'est criant de différences. On y parle d'amour, on y parle de haine. On en parle trop. De l'un comme de l'autre. Dans mon pays, les mâchoires serrées, les poings serrés, les idées serrées, je jauge ceux d'en face et ceux d'en face me surveillent. Qui défiera l'autre, qui dégainera le premier ? Pourquoi me haïssent-ils plus que je les méprise ? Et ils osent parler de sagesse, d'amour et de bonté, ces imbéciles, incapables de comprendre la vraie signification de ces valeurs, que je m'efforce pourtant de leur faire rentrer dans le crâne.

Je vis dans une ville extrêmement exaspérante. Dans la ville où je vis, dans ma ville, on dit qu'on est tous de la même ville, on répète qu'on l'aime, qu'on veut l'embellir, mais ce n'est pas vrai. On vit dans la même ville, mais on ne se connaît pas et on ne veut pas se connaître, ou alors de loin. Il faut dire qu'on se croise rarement, on reste dans nos quartiers. Parfois les jeunes traversent la ville de gauche à droite et de bas en haut. Quand ils reviennent à la maison, ils racontent les rues découvertes dans les quartiers nord ou dans les quartiers sud. On les écoute, on se réjouit qu'ils soient aussi curieux, c'est de leur âge, c'est le charme de la jeunesse. Et on sort boire un verre avec les voisins, au café du coin. On y est entre nous, on se comprend, on rigole. On est bien. Avec les amis, chacun d'entre nous, on a déjà essayé d'autres établissements, de l'autre côté de la ville. C'est sympathique, mais... mais ça n'a rien à voir. Peu importe ce que nous raconte le maire et ses adjoints, ce n'est pas vrai que tous les quartiers se valent. Nous, on sait bien que là-bas, l'hygiène laisse à désirer. C'est surtout rempli de feignants qui se complaisent dans le quartier des HLM, pour lesquels nous payons le prix fort. C'est triste à dire, mais il y a beaucoup trop de tire-au-flanc dans certains quartiers de ma ville, qui fraudent et profitent.

Je vis dans un quartier excessivement exigu. Dans le quartier où je vis, dans mon quartier, il y a des querelles de voisinage. Nous sommes devenus trop nombreux. Il faut dire que non seulement notre ville attire beaucoup de gens des quatre coins du pays, mais en plus notre quartier est particulièrement bien coté. Il paraît que cela doit nous inspirer de la fierté, moi je vois surtout qu'on est au bord de la saturation. Tout cela va mal finir.

Mais aussi, je vis dans un quartier qui est excessivement exubérant. Ici on fait des fêtes mémorables en souvenir de victoires sur la bêtise et la haine. Dans l'histoire du quartier, il y a certes des choses dont nous ne sommes pas fiers, mais on les assume parce que nos erreurs nous ont appris bien des choses. Ce sont ces leçons qu'on fête aussi. On s'y chamaille certes, mais au moment le plus tendu, un vent de sagesse et de légèreté souffle un mot d'esprit, une bonne blague. Toujours la fantaisie s'invite au moment où plus personne ne l'attend. Dans mon quartier, tout est insurmontable jusqu'à ce qu'on se retrousse les manches. Et dans mon quartier, il faut dire qu'on sait tendre la main à ceux qui tendent la main. On dit qu'on est égoïstes, mais ce n'est pas si vrai. Regardez les gens de mon quartier quand dehors il fait plus faim que d'habitude, quand la neige est plus épaisse que les autres années. Par ici, on sait faire feu de tout froid.

Je vis dans une ville extrêmement excitante. Ici les idées fusent, les énergies se conjuguent pour construire le pays de demain. Dans le temps, on disait que ma ville rayonnait seule sur le pays tout entier. Ce n'est plus vrai aujourd'hui car d'autres grandes cités ont éclos plus loin. Mais ma ville n'a rien perdu de sa beauté ni de son éclat. C'est d'ici que sont parties tant d'idées et de belles choses. Je regarde les gens de ma ville : tous différents les uns des autres, parfois si différents, ils appartiennent à cet esprit, à ces rues, à ces carrefours, bien plus qu'ils ne les possèdent. Traversez ma ville du nord au sud et d'est en ouest, allez à la découverte des habitants de ma ville. Nombreux sont-ils à partager ce qu'ils ont appris, plus nombreux que ceux qui s'accrochent à leur ignorance.

Je vis dans un pays extraordinairement exaltant. La violence a beau le brûler de part en part, les hommes peuvent s'affronter en d'incompréhensibles combats, toujours et partout vous trouverez des raisons d'espérer à de jours meilleurs. Des ogres en costume-cravate ou en uniforme-cartouchière traversent une région magnifique et ne laissent dans leur sillage que la désolation ; aussitôt après, voyez comme l'on accourt de partout pour soigner les âmes brisées, parfois en cachette, parfois même en toisant les uniformes des Grands Libérateurs. Ils sont comme ça, les gens de mon pays. Une majorité de gens bien, tout simplement. Parcourez toutes les routes de mon pays, arrêtez-vous ici et arrêtez-vous là. Parfois ce que vous verrez sera d'une horreur absolue. Mais à la fin du voyage, vous y aurez croisé plus de beauté que de laideur, plus de bonté que de vilénie.

J'aime la France. Comment ne pourrais-je l'aimer ? Elle est mon quartier, j'y suis né. J'y ai vécu toute ma vie. Je l'aime et je l'aimerai toujours, mon quartier.
Et j'aime infiniment ma ville, comme j'aime mon pays. Je n'en ai qu'un seul. On a tous le même de toute façon. Le jour où on découvrira un pays étranger, ce sera différent, mais pour l'instant on a tous que ce pays.

J'aime mon quartier, ma ville et mon pays. Je les aime passionément, autant qu'ils me désolent parfois. Comme ces derniers temps.