En mai, ne te découvre pas d'un fil

 

Quand j'étais petit, je passais mes vacances chez mes grands-parents, à la campagne. J'étais un benêt de la ville, je découvrais la nature. Pas les géraniums sur la terrasse de mes parents : la vraie nature, celle qui n'avait pas de fin, même si je courais après l'horizon toute la journée.

Je découvrais les animaux. Pas les petits bouts sous vide avec un code-barres collé par-dessus : les vrais animaux, ceux qui bougent, qui bouffent tout le temps, avec les mouches tout autour.

Je découvrais l'hiver. Pas les deux centimètres de blanc un jour par an, qui ne tiennent jamais et qui prennent la couleur de l'eau sale avant le début de la récré : le vrai hiver, celui qui tenait, celui des batailles de boules de neige avec papy autour d'un bonhomme jamais réussi, malgré la carotte pour nez et la casserole renversée en guise de chapeau.

Je découvrais l'été. Pas l'asphalte chaud et les pics de pollution qui me piquaient dans la gorge. Le vrai été, celui du titanesque barrage construit sur le ruisseau avec les autres gamins grands experts en TP, qui avait inondé le potager de papy.

Voilà pour la séquence nostalgie, celle du grand air et des vérités immuables.

Peut-être ne l'étaient-elles pas tant que ça. La nostalgie de l'enfance déforme tout. Peut-être avais-je connu des Noël au balcon et des Pâques au tison, mais je n'en ai aucun souvenir. Je ne me rappelle que des saisons "normales".

Je me souviens des proverbes de mamie. Elle ne causait pas beaucoup, mais quand elle causait, une phrase sur deux était un proverbe. "Juillet sans orage, famine au village". Ce qui était bien avec ma grand-mère, c'est qu'elle pouvait décliner même une soirée d'été un peu frisquette en grande prophétie. Tout était sous contrôle : Mamie, elle savait toujours comment ça se finirait, tôt ou tard. Moi, je buvais ses paroles. J'avais sept ans et Mamie, c'était mon idole.

Je pense souvent à elle quand je constate que mon pull-over traîne toujours dans le hall, alors que mai va sur sa fin. Quels proverbes me servirait-elle aujourd'hui devant les incessants caprices météorologiques du 21ème siècle ?

"Janvier d'eau chiche, rend le paysan riche". C'est bon, cette année-ci, il n'a pratiquement pas plu en janvier. On y croit !
"Février, le plus court des mois. Et de tous le pire à la fois". Eh bien non !, il a fait magnifique au mois de février : très doux, quasiment printanier. Aïe aïe aïe : de quelles brutalités cette douceur est-elle annonciatrice ?
"Mars venteux, vergers pommeux". Gloups... Mars fut très calme cette année. On va peut-être tous mourir de faim...
"En avril, ne te découvre pas d'un fil". Ouffff, enfin le temps redevient normal.
"En mai, fais ce qu'il te plaît". Tout à fait ! Sors de chez toi, ouvre ton parapluie si ça te plaît, rentre chez toi, referme ton parapluie si ça te plaît, et recommence le lendemain si ça te plaît. Si j'en crois la sagesse populaire, c'est la confirmation : en ce moment on paie cash la facture de février et mars. Ce serait d'ailleurs rassurant si les choses se résumaient à une équation: une bizarrerie climatique à un moment de l'année = une autre bizarrerie climatique plus tard, à titre de compensation. Et on en est quitte !

Hélas, on n'en est plus quitte ! On n'en est plus quitte depuis longtemps !...

Le problème, c'est que la météo de ce début de siècle, c'est du grand n'importe quoi, et plus particulièrement depuis 2008. Il ne se passe pas un mois sans qu'on ne batte un record de quelque chose, la plupart du temps s'agissant d'une calamité météorologique. Ce n'est pas chaque record qui me laisse perplexe, mais bien la fréquence des records. On ne s'en étonne même plus. "Peut-être sont-ce là les prémices du dérèglement climatique, allez savoir. Reste-t-il encore un peu de Darjeeling, très cher ?...".

Ben oui, peut-être bien que c'est le dérèglement climatique qui dérègle le climat comme ça. Allez savoir. Et pour le Darjeeling, tu vas te l'infuser tout seul, parce que tu m'as énervé là, avec les prémices de ta connerie.

Je m'énerve, mais je ne devrais pas. Des gens qui s'enflamment pour des révolutions de salon mais qui se désintéressent des vrais bouleversements, il y en a toujours eu.

La question n'est pas anodine, beaucoup moins qu'il n'y paraît... J'aimerais savoir quels proverbes nous pourrons servir à nos petits-enfants. "Canicule en février, rentre du bois pour juillet" ?

 

Portrait de Un âne à Nîmes

Proverbe de circonstance

"S'il pleut en juin, mange ton poing"
(c'est le Papet - Yves Montand - qui dit ça dans "Jean de Florette")

Allez les gens, courage. C'est toujours la première bouchée qui coûte...