Petit traité de groupamologie

Refus de visa

Si la saga Groupama était un reality-show, cette pub-là serait l’épisode où le candidat favori, c’est-à-dire forcément le plus beau et le plus creux des blaireaux, se fissure un boulard, sans que personne ne comprenne pourquoi il part en live, sans même que personne ne se pose vraiment la question.

Personne sauf moi.

Je suis du genre à me poser des questions sans intérêt en partant de futilités abyssales. C’est à cause de mon stock de neurones, m’a dit le toubib : comme ils sont pas vraiment en surnuméraire, j’arrive pas à embrayer sur des questions hautement techniques. Par exemple, j’ai pas la moindre idée de ce qu’il faudrait faire pour surmonter la crise de la zone euro. En revanche, j’en ai juste assez pour ressentir la nécessité du questionnement. Alors je m’interroge sur ce que je peux. J’assume.

Parce que j’aime bien assumer.

Si vous le voulez bien, décortiquons cette petite histoire. Un jeune urbain sort d’un immeuble de bureaux. Son allure le positionne d’emblée à mi-distance entre quelque part et nulle part,  entre le comptable et l’employé de banque. Un obscur, assurément : rien qu’au charisme qu’il dégage, tu te doutes qu’il branle plus les décimales à longueur de journée que les montants à gauche de la virgule. D’aucuns pourraient me reprocher d’afficher un mépris injustifié envers les petits comptables et employés de banque. Ce à quoi je réponds que c’est faux : j’ai le même mépris injustifié envers les gros légumes de ces deux corps de métier. Et j’assume. Parce que j’aime bien assumer.

A peine sorti à l’air libre, le jeune urbain s’arrête net, pétrifié par une vision d’horreur. Sa copine vient le chercher… en Visa ! Une vieille Visa des années ’80 qui a connu Reagan, Mitterrand, la guerre froide, le Rideau de Fer, et peut-être même Abba. Le sang du gars ne fait qu’un tour, il lui faut réagir immédiatement, et de manière radicale, s’il veut éviter que la honte et l’opprobre s’abattent sur sa personne : alors pour passer inaperçu, il se colle sur la tête un épais bonnet inca en laine de lama des hauts plateaux andins, et sur le nez des lunettes noires (ça tombe bien, on est au cœur de l’été, personne se demandera pourquoi il met des lunettes de soleil). Le voilà désormais discrètement dissimulé, presque l’homme invisible. Puissant !

Pause !... Sans vouloir faire mon tourmenté de la vie, j’aimerais quand même revenir sur deux ou trois détails dans cette intro. Premièrement, qu’est-ce qu’y fout, le gars, en plein été avec un bonnet inca dans sa poche ? C’est quoi le truc ? : il fait la manche pendant la pause déjeuner, avec une flûte de pan ou bien ? Parce que si c’est ça, alors moi perso, je kiffe El Condor Pasa et la vieille pub pour le café, avec le train à charbon : « Hoy te he visto – Con tus libros caminando – Y tu carita de coqueta – Colegiala de mi amor ». J’espère qu’il va nous jouer ça.

Si on était au théâtre, le grâând théââtre, style Beckett ou Brecht, je suis sûr qu’une bonne douzaine d’universitaires auraient présenté cet anachronisme comme un éclairage salutaire non seulement sur notre société, mais aussi sur la difficulté de l’individu de s’inscrire dans un projet sociétal auquel il n’est associé que dans la perspective de récurrentes émergences déterministes et holistiques.

Mais là, on est dans une pub Groupama.

Deuxièmement, qu’est-ce qu’ils ont chez Groupama contre la Visa ? Certes, ils ont fait sauter le sigle Citroën pour pas se manger en frontal un procès avec le constructeur, mais on reconnaît tout de suite la caisse : une série II. Je signale quand même qu’elle sera bientôt considérée comme une voiture de collection, puisque sa fabrication a été arrêtée en 1988. L’année prochaine, ce sera un signe extérieur de richesse. Mais là non. Dans la pub on peut pas se tromper sur l’esprit qui est insufflé : c’est bien d’une caisse de traîne-misère dont il s’agit. J’y reviendrai.

Troisièmement, pourquoi le gars tombe des nues quand il voit débarquer sa copine en Visa ? Quoi ?!, depuis qu’ils se connaissent, la gonzesse a toujours réussi à préserver cette part d’ombre dans sa vie ? Alors ça tient pas : pourquoi elle décide comme ça, subitement, de faire son coming-out automobilistique, en pleine pause déjeuner ? Style : « je t’aime mon chéri, je n’en peux plus de te cacher la vérité, alors voilà : j’ai une Visa, j’espère que tu pourras comprendre et que ça ne détruira pas tout. ». Moi je dis : ça pouvait attendre le soir, dans l’intimité d’un appartement plutôt que de mettre le gars devant le fait accompli sur la place publique.

Ou alors, la fille lui avait déjà dit, mais le mec a une mémoire de brochet. A chaque fois, il voit la Visa et ça lui fait un choc comme au premier jour ! Et là, je peux rien pour lui.

De toute façon, il se trouve que la question n’a pas beaucoup d’importance, parce qu’il se trouve que tout le monde s’en fout, de ce blaireau…

Le type voit donc sa copine en Visa, et il se met en mode ‘Mur de la Honte’. Déguisé en n’importe nawak, il rampe jusqu’à la bagnole et joue le départ en catastrophe, avant qu’on ne le reconnaisse. Pas de pot, Cerise qui passait justement par là avec son élégante robe à pois fluorescents, l’aperçoit et le hèle amicalement, devant tout le monde. « Vincent ! ». Ça pouvait pas tomber plus mal. Tout ce que le quartier compte en comptables et employés de banque l’a reconnu à côté de la Visa. Grillé, le Vincent ! Gri-ié, vieux… Tu crois que c’est à cause de la vieille caisse qui pourrait te faire passer pour un gagne-petit.

Mais en fait non. C’est bien plus grave.

Tu es grillé parce que tu as une copine qui apparemment se fiche de parader comme une poufiasse en décapo, qui a l’air nature, qui est belle, et qui est gentille car elle vient te chercher à ton boulot alors qu’elle aurait pu te laisser te démerder tout seul avec tes petits petons. Mais toi, tout ce que tu vois, c’est que les gens vont te prendre pour un loser parce que ta gonzesse roule en Visa.

Tu es grillé parce que tu as besoin du regard approbateur des blaireaux dans ton genre pour te sentir complètement des leurs. Tu es grillé parce que toute ta vie tu auras un iPhone, un Armani ou une Benz de retard sur ce que tu voudrais être, c’est-à-dire ce que tu voudrais avoir.

Quant à Cerise, elle commence à révéler ses limites, elle aussi. Côté conversation. Dès qu’elle ouvre la bouche, c’est pour s’extasier sur des taux de prêt. Même annoncés par une belle fille comme elle, les TAEG comme principale source d’intérêt – c’est le cas de le dire – je suppose que ça doit pas mal  calmer, même quand on préfère les blondes.

Enfin, je dis ça… mais si ça se trouve, je me plante… Au fait… je me rends compte tout à coup que le Vincent, il a rien à foutre avec sa copine !

¡ Revelaciòn !...

C’est Cerise qu’il lui faut ! Outre l’incommensurable avantage qu’il pourra parader avec sa bombe devant ses collègues, et faire baver d’envie son chef (çui qui est deuxième assistant de la secrétaire du sous-directeur-adjoint du département ‘Gestion des Risques’ pour la région PACA), outre donc cet avantage, il sera en mesure de comprendre tout ce qu’elle dit, vraiment tout !, et en plus il s’y intéressera sincèrement. Mieux : ça le passionnera ! Jour après jour. Toujours. A vie. Chaque nouvelle offre de financement dont elle lui parlera sera l’occasion pour Cerise de prouver son amour pour le blaireau. Chaque fois que ce dernier fera un financement sur les conseils de sa dulcinée, ce sera comme la plus douce des déclarations. A la Saint-Valentin, il contractera un double emprunt, pour que toujours vive la flamme. Ça fait rêver.

Ooh !, voilà maintenant qu’un ange virevolte au-dessus de ces deux-là. Comme il est mignon… C’est étrange, il n’a pas de lyre. C’est quoi qu’il a dans les mains, ce morveux ?... Ah d’accord…

Une calculette.