Au soir du 27 juillet 2012 à Londres...

Une parenthèse d'humanité

Il m'arrive rarement de m'exalter. Je ne hais presque rien et j'admire très peu de monde. Ce matin, je lis dans la presse que les Britanniques souhaitent l'anoblissement de Danny Boyle, le metteur en scène de la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques 2012. Comme des millions de téléspectateurs, j'avais suivi ce spectacle hier soir à la TV. Anoblir un artiste pour un show, n'est-ce pas exagéré ?

Le tour du propriétaire
Un choeur d'enfants. Le spectacle commence. A la scène bucolique, presque fantasmée, qui nous replonge dans l'Angleterre rurale d'avant la révolution industrielle, succède l'apparition agressive de la machine à vapeur, ainsi que des premiers industriels, conquérants sous leurs hauts-de-forme. Le paysage se métamorphose : les vertes pâtures se couvrent de gris, le sombre s'installe. Les fourneaux, les usines surgissent du sol. Le bruit, la fumée, partout. L'esthétisme du tableau n'occulte pas la souffrance des humbles, leurs visages maculés de suie et de poussière de charbon. La mise en scène n'est pas juste un tour de force technique :  au rythme des tambours qui assènent la cadence, et pendant qu'un gigantesque anneau de métal en fusion se forme, le tableau prend chair en devenant hommage au sacrifice que de millions d'Anglais ont fait de leurs petites vies d'ouvriers ; de ce sacrifice s'est nourrie la suprématie de l'Angleterre de la fin du XIXème siècle jusqu'à la deuxième guerre mondiale. Le spectacle sera donc historique.

Justement, certains épisodes de l'Histoire sont de tous connus, il n'est pas toujours utile de les évoquer. Nul besoin de s'apesantir sur ces sombres périodes où l'Europe s'est déchirée, entraînant le monde entier dans ses abysses. En une ellipse inspirée, le tableau "industriel" fait place aux Beatles et aux couleurs qui reviennent, après la guerre. Les premières notes d'une musique nouvelle, qui deviendra la pop anglaise.

Un personnage s'invite à la fête : James Bond. En compagnie de Her Majesty the Queen, survol en hélicoptère du stade de Londres. Les spectateurs, nez en l'air, commencent à comprendre : il évident que l'agent 007 ne rentrera pas dans le stade comme tout le monde, par les entrées prévues à cet effet. Il ouvre la porte de l'hélicoptère... plus aucun doute n'est permis : il va sauter en parachute. Mais non !, c'est la Reine qui saute ! Ladies and gentlemen, welcome to the United Kingdom !

En bas, des enfants malades sont réconfortés par des infirmières dévouées : les Britanniques sont fiers de rappeler qu'ils ont inventé la santé gratuite pour tous. Mais surgis de nulle part, ou plutôt des livres de J.M. Barrie, Lewis Carroll, Charles Dickens ou encore J.K. Rowling, monstres et méchants personnages viennent hanter petits et grands dans ce stade. Heureusement, ils seront vite chassés par des dizaines de Mary Poppins atterrissant au bout de leur célèbre parapluie. Faut-il être totalement amnésique de son enfance pour ne pas ouvrir les yeux grands comme ça. Bouche bée, comme avant, comme au début. Des choeurs d'enfants à nouveau s'approprient le stade. Font mouche.

Les anneaux olympiques se rejoignent dans le ciel de Londres. En bas, la mythique Mini fait son apparition, donnant le départ à une rétrospective de la musique anglaise des années 60 à nos jours. Pour ceux qui, comme moi, affichent quelques décennies au compteur, ce n'est ni plus ni moins qu'un inventaire : tout ce que nos souvenirs de jeunesse doivent aux musiciens anglais.

Tableaux de danses endiablées, voix cristallines d'enfants, notes d'humour et d'auto-dérision typically british, rétrospectives et hommages se succèdent, tout en équilibre. Aucun répit dans ce rythme subtil : l'émotion point à chaque tableau. Au moment où elle étreint les spectateurs, au moment précis où le metteur en scène pourrait s'y attarder et jouer la corde sensible... une fausse note. Une grimace. Le visage familier de Mr Bean. L'humour britannique est décidément toujours au même endroit : au carrefour de la pudeur et de l'élégance.

Message de bienvenue de l'hôte à ses invités
La mise en scène de Danny Boyle était-elle aussi spectaculaire que la cérémonie d'ouverture à Pékin, en 2008 ? Probablement pas. Mais tout semble indiquer que le propos de Mister Boyle était ailleurs.

Il y a quatre ans, les Chinois affirmaient de manière ostentatoire leur puissance économique sur la scène mondiale par une débauche de moyens et d'effets spéciaux. Leur cérémonie d'ouverture – comme celle de la clôture des Jeux 2008 – fut une démonstration de l'aptitude de l'Empire du Milieu à relever victorieusement tout défi technique.

A Londres, Danny Boyle et les siens avaient beaucoup de choses à dire, mais peu à prouver. Derrière la réserve britannique se cache aussi une bonne dose d'assurance. Bienvenue chez nous, Mesdames et Messieurs. Laissez-nous nous présenter, qui nous sommes et d'où nous venons. Nos découvertes et nos inventions, ce que nous avons fait pour nous imposer. Cela n'a pas toujours été très beau, mais c'est comme cela que ça s'est passé.

Laissez-nous vous dire comment nous trompons nos angoisses, de quoi nous nous moquons et ce qui nous fait rire. Comment nous faisons rêver nos enfants et comment on les rassure. Et aussi, ce qui sort de nos livres, de nos caméras, de nos instruments de musique. Ce ne sont pas les artistes qui manquent chez nous, jugez-en plutôt...

Quand l'humain refait surface
Le spectacle orchestré par Danny Boyle fut avant tout un pari désuet, somehow old-fashioned. Un défi qui n'est plus dans l'ère du temps. Parler aux gens de cette petite chose survivante en eux, et qui ne se compte pas, ne se marchande pas et ne se spécule pas. Leur humanité.

La plupart des figurants étaient bénévoles. Des gens comme vous et moi : des amateurs. Il y en avait de toutes les tailles, de toutes les couleurs, de tous les âges. Ils n'étaient pas relégués loin à l'arrière-plan, derrière les célébrités. Ils ont eu droit à la même lumière que les vedettes. Les infirmières du tableau des orphelins étaient de vraies infirmières. Les ouvriers du tableau industriel étaient des gens de la rue.  La vraie star de ce spectacle, pas la guest star, mais celle qui était là depuis le début du film et jusqu'à la fin... c'était l'humain !

Passez une annonce : "cherche bénévoles pour spectacle JO 2012. Travail intensif exigé tous les soirs et week-ends, pendant des mois voire des années. Sueur et larmes assurées. Exigences de niveau professionnel. Pression maximale. Rémunération quasi-nulle". Quelle ne sera pas votre surprise de voir des milliers de postulants vous proposer leurs services. Pourquoi ?

Parce que l'âme humaine est comme ça. Ne tentez pas de l'acheter, mais investissez-la d'une mission, sans la trahir. Respectez-la et permettez-lui de s'élever dans un projet qui dépasse le ras des pâquerettes, les petits calculs et les convoitises. Parlez à l'âme humaine, et vous verrez ce qui se passera.

Cela fait des années que l'humain n'est plus que ressource. Un graphique parmi d'autres, dans le tiroir du DRH. Des années que beaucoup d'humains ont l'impression de vivre de plus en plus dans un monde en "apné d'humanité".

Danny Boyle n'a rien fait d'exceptionnel. Sinon qu'il n'a pas oublié les valeurs que l'on inculque aux enfants. Il a juste recopié la partition d'un vieil hymne à ces valeurs, qui font la noblesse de l'être humain. Il est vrai qu'il l'a fait avec talent. Et du coeur. Tout le coeur de la Grande-Bretagne.

Il m'arrive rarement de m'exalter. Je ne hais presque rien et j'admire très peu de monde. Ce matin, je lis dans la presse que les Britanniques souhaitent l'anoblissement de Danny Boyle.

 

Portrait de Franz Bonhomm

J'ajouterais que si on donne carte blanche...

... à un artiste, en lui disant:

"Te soucie pas du pognon que ça coûtera, montre au monde entier ce que notre pays a dans le ventre", ledit artiste flambera tout le pognon mis à sa disposition, évoquera cent et mille valeurs. Et pas une ne fera référence au pognon. Toutes conteront les femmes et les hommes de ce pays. La seule chose qu'un pays a dans le ventre, ce sont les gens qui l'habitent.