La dynamique, en quelques mots

L'Aller-Retour - partie 3

 

Depuis combien de temps suis-je dans ce café, avec ces gens ? Ils m’ont apporté une assiette de charcuterie et du pain, ils me servent à boire… ils se sont pas foutu de moi, c’est délicieux. La bouffe avait toujours si bon goût en 1971 ? On dirait bien que l’industrie agro-alimentaire n’avait pas encore pourri les garde-manger en 1971.

Ils m’assomment tous de questions.

J’ai dû forcer sur le Saint-Joseph, cuvée 1967. C’est du nectar. En Ardèche, ils l’appellent ‘Saint-Jo’. Ici et en 1971, ils doivent boire ça tous les jours. Combien devrais-je le payer en 2012 ?... Je ne suis pas étourdi. Au début, j’étais étourdi.

Maintenant je suis bourré.

« Eh non Robert, on n’a pas de voiture volante dans les rues en 2012 »… « Mais non Maurice, on roule pas à 300… on roule à 130 km/h maximum, sur l’autoroute. Et en ville, c’est juste 50… Ben oui, je comprends que ça te déçoive, mais c’est comme ça. Et on fait gaffe, parce que sinon, on se fait flasher par les bleus, je te raconte pas comme… Hein ?... ‘Flasher’ ?... Comment t’expliquer ?... »… Je me demande combien de temps je vais rester ici. Cette saloperie à l’aneth s’appelait bien le ‘kebab de l’Aller-Retour’, non ? Ça veut bien dire que je vais retourner à mon époque… Mais quand ?... « De quoi ?... Mais tu vois bien, ma simple présence démontre qu’il n’y a pas de fin du monde en l’an 2000. C’est bien la preuve que c’est des conneries, tout ça. En fait, la fin du monde, c’est en 2012. Même que je connais la date, le 21 décembre… Et ouais mon p’tit bonhomme… c’est dans un mois et demi pour moi, et c’est une sale affaire… mais vous en avez rien à foutre, vous !... ». Purée, c’est qu’il commence à taper, ce Saint-Jo, comme un traître qu’il est…

Et du côté du bar : « Mais vous voyez pas que c’est un affabulateur, bande de cons ? ». Sacré Marcel derrière ses lunettes noires, il a pas bougé d’un millimètre son cul de sa chaise, et il n’a pas regardé une seule fois en ma direction. Ce pépé est le mec le plus inébranlable de la terre.

– Au fait, dis-nous c’est quoi, le meilleur métier dans le futur, demande un des jeunes chevelus.
– L’informatique, réponds-je aussitôt, mais faudra attendre encore une quinzaine d’années pour faire ton beurre, mon p’tit gars. Un informaticien, c’est un gars qui travaille toute la journée devant une espèce de petite télé avec un clavier intégré… Ouais, j’imagine bien que tu n’arrives pas à comprendre ce que je te dis, laisse tomber… Ou alors, si tu peux pas attendre, essaie la banque. Ça c’est du sûr, garanti sur facture, tu n’auras pas à le regretter. Mais arrange-toi quand même pour prendre ta retraite avant 2008.
– Ah bon, et pourquoi avant 2008 ?
– Cherche pas à comprendre. Moi-même j’ai du mal. Contente-toi de faire ce que je te dis, gamin.

Un type, la trentaine, avec une chevelure à la con, un peu à la Mireille Mathieu mais un peu plus masculin, qui avait observé le silence jusqu’alors, s’adresse à moi…

– Monsieur, si vous deviez résumer votre époque en quelques mots, que diriez-vous ?

Voilà une question, qu’elle est bien comme il faut…Çui-là, il l’ouvre pas souvent, mais quand il l’ouvre, il fait bien de l’ouvrir.

– Comment tu t’appelles ?, demandé-je pour gagner du temps, car d’un coup je me sens un peu court.
– Jean.

Le type en bleu et bottes en caoutchouc précise que tout le monde l’appelle Jeannot. Le patron du café ajoute que c’est le petit frère de sa femme. Et qu’il est la fierté de sa belle-famille, vu qu’il est prof à Lyon 2, prof de… de…

– De quoi encore que t’es prof, mon Jeannot ?
– De sociométrie, Roland, répond-il en souriant (mais sans aucune condescendance).

D’un coup, ça impose le respect. Plus personne ne moufte. Moi pas plus que les autres…

– C’est une branche de la sociologie, précise-t-il. C’est l’étude des interactions des individus appartenant à un même groupe. Mais sous un angle exclusivement quantitatif, c’est précisément la particularité de la sociométrie.

Bien sûr. Il fait bien de préciser, pour pas qu’on confonde. J’en parlais encore hier avec un pote qui était passé à la maison m'emprunter ma remorque…

– … Et donc ta question, Jeannot, c’est comment je résumerais mon époque, si j’ai bien compris.
– Oui, quelle est en la dynamique qui la caractérise, si possible en quelques mots, pour que j’en cerne mieux les contours.

Voilà, ça devait arriver… Fini la rigolade. Là, il suffira plus de parler du permis à points, du TGV, du tunnel sous la Manche et des ordinateurs (les petites télés à clavier ; mais je ne me fais pas d’illusion, tout ça leur est passé largement à côté. D’ailleurs, « Vous voyez pas que c’est un affabulateur, bande de cons ?!? »).

Va falloir être à la hauteur de ton époque, mon bonhomme (je m’appelle toujours ‘mon bonhomme’ quand je veux me donner du courage). Va falloir réfléchir. Mais c’est bien ça le problème… réfléchir, c’est pas trop de mon époque… Et puis j’ai le Saint-Jo dans le nez, ça me bouffe le cervelet…

– Jeannot, je te connais pas, mais je t’aime bien (putain, faut-il que je sois bien écrémé pour parler comme ça aux gens)... Tu sais ce que je vais faire ? Je dois aller vider ma vessie de tout le Saint-Jo que j'ai bu, après je vais sortir prendre un peu l’air pour me rafraîchir les idées et je vais en profiter pour réfléchir à ta question, qu’elle est excellente. Et ensuite je te donnerai ma réponse.

Sur ce, avec dignité, et surtout avec ce qui me reste d’équilibre, je titube jusqu’aux toilettes. En me soulageant, je pense à sa question, à l’autre… Comment résumer ce début de troisième millénaire ?... Et si je répondais : ‘une époque à la con’ ?... Au moins, c’est court, comme il veut. Mais en même temps, c’est pas vrai, mon époque n’est pas une époque à la con. Enfin, si, un peu quand même... On frappe à la porte. Je réponds « occupé ! ». Je me rembraille et je sors.

Une odeur de friture.

De kebab.


Hamza m’adresse un sourire complice.

– Alors mon frère… Tu as compris pourquoi il est plus cher, mon Aller-Retour ?...
– En effet… Mais peut-être j’ai tout rêvé. Qui me dit que ton aneth d’Anatolie n’est pas un peu comme qui dirait hallucinogène.
– Et la tache de vin que tu as sur ta chemise, elle est aussi hallucinogène, mon frère ?

Un coup d’œil… ah oui, en effet. On dirait bien du Saint-Jo…

– Respect, Hamza… Ecoute mon ami, il faut surtout pas prendre ça pour une critique, mais je te signale, juste à titre d'info, que je ne suis pas retourné au 12 novembre 1971, mais au 11 septembre, soit deux bons mois avant ma naissance.

Hamza s’en étonne, et se plonge dans un classeur rempli de tableaux et notes manuscrites qu’il sort de sous son comptoir. Je suppose qu’il calcule les ratios d’aneth en fleur par rapport au jeune aneth, ou le pourcentage de livèche par rapport à la masse volumique absolue du kebab. Au milieu de ses formules, il a l’air d’un éminent physicien kébabiste. Enfin bref, il est dans son truc. Et moi je reste encore un peu dans le mien. Je suis parti avant de répondre à la question de Jeannot. Ça m’ennuie. A l’heure qu’il est, ils doivent tous attendre devant la porte des chiottes. Ils seront peut-être déçus. Combien de temps suis-je resté absent ? Je regarde l’heure : 13h03… l’heure approximative où j’avais fini mon kebab.

Je me demande, au niveau de mon organisme, si ça craint, ce kebab de l’Aller-Retour… C’est peut-être pas dangereux d’en consommer un deuxième dans la foulée…

– Je ne comprends pas, maugrée Hamza. Tu as bien avalé tout le kebab ?
– Oui, jusqu’à la dernière miette.
– Et tu as bu toute la carafe ?
– Jusqu’à la dernière goutte.
– Tu n’as pas pris, avant, pendant ou après, un médicament anti-ulcère, de type ‘inhibiteur de la pompe à protons’ ?

– Non… (putain, mais il est licencié en pharmacologie aussi, mon Hamza ?...). J’ai rien pris… Attends !... si, j’ai pris des bonbons quand j’étais aux toilettes.
– Quel type de bonbons ?
– Des Tic-Tac.
Hamza referme son classeur d’un geste brusque…

– Bon, cherche pas plus loin, c’est ça. J’aurais dû te prévenir.
– Quoi ?, prévenir de quoi ?
– Les bonbons, c’est compatible avec ma recette. Sauf certains, comme ceux que tu as pris. Ils déstabilisent le voyage. Remarque,  heureusement que c’était pas du KissCool. Ç’aurait été un beau bordel.
– Si tu le dis… Hamza, écoute voir, j’ai laissé un truc sur le feu là-bas, alors je vais te reprendre un Aller-Retour. Calcule ton aneth pour le 11 septembre 1971, s’il te plaît.
– Désolé kardach. Il ne faut jamais abuser des bonnes choses. La santé, c’est la vie. Et la vie, on n’en a qu’une. Alors reviens une autre fois si tu veux, mais pas avant une semaine.

C’est clair, je n'insiste pas. Alors je salue Hamza et les clients du snack. Je sors.

Ma petite Twingo m’attend, le long du trottoir. Une camionnette Veolia se gare juste à côté. Je regarde à gauche, je regarde à droite… Mon époque, ma belle époque… Une vieille marche sur le trottoir en ma direction, elle s’approche, elle va me croiser. Je fouille du regard les détails de son visage, ses rides, ses yeux. Un beau visage. Elle devait être resplendissante de jeunesse en 1971, attirer les regards de tous les hommes. Putain de temps, quand il passe, il passe ! Il fait pas semblant, ni dans la dentelle. L’espace d’un instant, je crois deviner la jeune femme à l’intérieur de la vieille femme.

– Pardon madame, vous êtes d’ici ?

La dame serre un peu son sac contre elle, mais s’arrête.

– Oui. Vous cherchez quelque chose ?
– Il y a quarante ans, il y avait un café à l’endroit de ce snack, à ce qu’il paraît. Ça vous dit quelque chose ?
– Si ça me dit quelque chose ?!? Et comment !, ça s’appelait ‘Le Bar du Visiteur’, c’est Roland Reboulay qui le tenait. Mais ç’aurait dû s’appeler ‘Le Bar de l’Ivrogne’ plutôt.
– Quelle chance que vous connaissiez ce café, madame !, m'exclamé-je, à la fois surpris et soulagé.
– Je ne peux pas ne pas le connaître. Mon père, Dieu ait pitié de son âme, y a laissé sa vie, par petits bouts… Je ne vous dis pas le nombre de fois où ma pauvre mère est venue le chercher ici. Enfin bon…
– Pardon d’insister, mais qu’entendez-vous par ‘laissé sa vie, par petits bouts’ ?
– L’alcool et le diabète ne font pas bon ménage, mon pauv’monsieur. Il est devenu aveugle, et un an plus tard on lui a même coupé une jambe. Mais il a continué à boire, collé au bar comme une moule à son rocher. Ah, s’il avait arrêté à temps…
La vieille dame est bouleversée. Et moi, j’en suis pas loin…
– Je suis désolé Madame. Il s’appelait comment, votre papa ?
– Marcel Perrier. Vous connaissiez mon père ?, ça m’étonnerait, vous êtes bien trop jeune.
– … Non… (à quoi ça servirait que j’explique ?)… J’ai cru, mais non.
– A part ce vice de l’alcool, c’était un brave homme, vous savez. Avant de partir, il a dépensé tout son livret pour que je finisse mes études de gestion. Et il m’a trouvé, par ses relations, un bon boulot aussi, alors qu’il était au bout du rouleau.
– Quel est votre métier, madame, si ce n’est pas indiscret ?
– Je suis à la retraite depuis cinq ans, mais j’ai travaillé toute ma vie un peu plus loin, là, au Crédit Mutuel.
– Et… il ne vous a jamais parlé d’un affabulateur ?
– Affabulateur ?... Le mot effraie un peu la vieille dame, qui recule d’un pas… Non, pas que je me souvienne. Quel affabulateur ?, je ne comprends pas.
– Excusez-moi, j’ai dû confondre avec quelqu’un d’autre, dis-je pour la rassurer… Et ce Roland Reboulay, il vit toujours ?
– Ah non ! Comme quoi il y a une justice ! Après avoir empoisonné tous ces gens dans son bar, il est mort à son tour, il y a bien longtemps, peu de temps après la grande tempête. C’était quand ?, ça devait être début 2000, si je ne me trompe. Vous le connaissiez ?
– Non, mais j’avais entendu parler. (Tiens, Roland aura connu ces ‘ordures de gauchistes’ au pouvoir, et Chirac aussi. Mais pas Sarko… c’est con, je suis sûr qu’il aurait adoré)
– Par qui vous en avez entendu parler ?, demande-t-elle, soudain méfiante.
– Par… par son beau-frère, Jean.
– Celui de Montélimar qui travaillait à Avignon ?
– Non, à Lyon, je crois. Il était prof à Lyon 2. C’est lui que je cherche en fait. Vous ne savez pas ce qu’il est devenu, par hasard ?
– Pas la moindre idée. La dernière fois que je l'ai vu, c'est quand le Roland a été enterré, il travaillait sur Avignon. A moins que ce ne soit sur Nîmes, je ne me rappelle plus.

 

La suite!la suite!!

Mon cher Âne, je reste, comme qui dirait, sur ma faim....et le te le dis, demande, narre-nous encore l'Aller-Retour!

Portrait de Guy Damme

Un "témoignage" moins léger...

... qu'il n'y paraît. Et pour lequel je voudrais saluer le travail de documentation.

Portrait de Guy Damme

Et ce

malgré quelques petites imprécisions et approximations, qui sont peut-être volontaires dans votre scénario.

Portrait de Un âne à Nîmes

Mais que de sous-entendus !

"Témoignage" avec des guillemets, gros comme ça !
Choix perfide de mots comme 'documentation' et 'scénario'...

L'on voudrait distiller insidieusement l'idée que mon récit a été inventé, que l'on ne s'y prendrait pas autrement.
Croyez-moi ou pas, tout est véridique. Comme si j'étais du genre à raconter n'importe quoi. Non mais !...


Au fait, quelles sont les imprécisions et approximations ?...

 

Portrait de Guy Damme

La perfidie dont vous m'accusez...

... n'est que maladresse, cher Âne. Je ne doute pas un seul instant de l'authenticité de votre témoignage, sans aucun guillemet désormais. Par ailleurs, je n'ai lu ici aucun commentaire, de personne, qui semblait remettre en cause la véracité de cette aventure, ou en tout cas la crédibilité.

Ne tenez pas compte de mon pâle bémol concernant les approximations.

Permettez cependant un tout petit regret : si dans les toilettes vous aviez croqué une dizaine de Tic-Tac supplémentaires, votre voyage vous aurait peut-être emmené, quelques semaines plus tôt, jusqu'au 15 août 1971.

Ce jour-là, le président Nixon suspendait la convertibilité du dollar. Pour ceux parmi vous qui l'ignoreraient, il s'agit là d'une des principales raisons des crises financières cycliques qui effritent le libéralisme économique, et historiquement le premier grand faux-pas vers l'ineptie du capitalisme financier, dont nous subissons chaque jour davantage la morbide avidité.

Il m'aurait intéressé de savoir si cet évènement avait rencontré auprès des Français de l'époque l'écho qu'il méritait.

 

 

un quidam

Il convertissait le dollar en aut' chose qu'en Or?

Moi, j'suis con, j'suis du ptit pelple, hein...

Portrait de Un âne à Nîmes

Et voilà !, ça r'commence !

"[...] personne, qui semblait remettre en cause la véracité de cette aventure, ou en tout cas la crédibilité."

Bien sûr, si je dénonce la polie malveillance de vos mots ('véracité', aussitôt déforcé par 'crédibilité'), on va encore dire que je suis parano. Ben tiens... 

 

Sinon, à part ça, à propos du 15 août, 'faut pas que ça vous vexe, mais chez Roland, ils avaient pas l'air trop désespérés par la suspension de la convertibilité du dollar. Si ça se trouve, ils étaient dévastés de l'intérieur mais ils ont préféré dissimuler leurs tourments. Je mets ça sur le compte de la pudeur des Ardéchois, âmes nobles.

Quant à moi, j'ai bien lu votre lien, même deux fois, mais il demeure en moi une toute petite zone d'ombre : quesaco ?


Portrait de Franz Bonhomm

Le kebab à voyager dans le temps...

Il nous aura tout fait !

 

Portrait de Franz Bonhomm

Et en plus

Il gueule parce qu'on ne croit pas à la véracité de son récit !