Le québabe

L'Aller-Retour - partie 2

 

Bon. Il doit y avoir une explication rationnelle à tout ça. Réfléchissons posément...

Ce matin, 12 novembre 2012, jour de mon anniversaire, je me suis réveillé tôt, pour faire cent cinquante bornes jusqu’en Ardèche, où j’ai passé un entretien d’embauche. Une fois n’est pas coutume, ça s’est bien passé, et j’ai décroché le job. Ensuite, à midi, j’ai garé ma Twingo devant un snack. J’y ai mangé un kebab dégueulasse à 60 euros, ce qui doit faire dans les 400 balles. Tranquille.

Après, j’ai vidé une carafe d’eau pour faire passer le goût du susdit kebab et je me suis rendu dans ce qui était officiellement appelé ‘Toilettes’, terme trompeur, car le lieu s’apparentait beaucoup plus à une fosse septique médiévale qu’à toute autre réalisation humaine.

A ma sortie des chiottes, le kebab est devenu un café enfumé avec un juke-box qui diffuse du Patrick Topaloff. Les clients sont habillés comme au début des années ‘70, et dehors les voitures qui passent dans la rue datent de la même époque. Ce qui peut paraître plutôt étonnant, je n’en disconviens pas…

Parallèlement à cela, il me semble légitime d'envisager l’éventualité selon laquelle j’aurais bouffé un kebab qui m’a renvoyé dans le passé. Bien… partons là-desssus… D’après les premiers éléments de mon enquête, je serais retourné au 11 septembre 1971, deux mois avant ma naissance. Voilà.

Voilà voilà voilà.

Pour l’instant, et sans poser de jugement de valeur, ça ressemble à une situation bien à la con. Du pur Âne à Nîmes des grands jours.

En regardant par la vitrine les voitures et les passants, je constate que ma Twingo a disparu. Je ne m’alarme pas, puisque ma voiture, que j’ai toujours pas fini de payer, est sortie des chaînes de montage Renault dans quarante ans. D’un côté, c’est logique. D’un autre côté, à ce moment précis, j’ai salement besoin d’un petit rouge.

Je fouille mes poches, et j’en extrais quatre euros cinquante. Si mon analyse de la situation est correcte, ils devraient pas trop les prendre. Et la carte bleue, ça devrait un peu rien leur évoquer non plus. Au fait, en 1971 ils fonctionnaient déjà au nouveau franc, ou c’était encore l’ancien ? Pas la moindre idée, mes cours d’histoire sont loin derrière moi, et loin devant les gens qui m’entourent. Je décoche un regard aux clients du café : confirmation, ils me dévisagent tous, pour le moins perplexes. Je me rassois devant les trois chevelus.

Le patron s’approche de moi, et me demande si "tout va bien, mon gars ?". J’ai envie de lui dire que ça va comme-ci-comme-ça, dans la mesure où je viens d’une époque où il sera peut-être plus de ce monde. Au mieux, il sera incontinent. Mais je me mets à sa place : si je le lui dis, il n’y a aucune raison qu’il prenne mes propos pour argent comptant. Alors je dépose mes quatre euros cinquante sur la table...

– Vous savez ce que c’est, monsieur ?

Il prend une pièce de 2€ et l'examine brièvement...

– A tous les coups, c’est du franc CFA, ça.

Je sors ma carte d’identité et la lui tends...

– C’est pas d’où ça vient qui compte. C’est de quand ça vient.
– Oh putarasse !, s’exclame-t-il en faisant tomber le mégot qu’il avait au coin du bec. C’est quoi, ce machin ?
– Vous voyez bien, c’est ma carte d’identité. Visez un peu la date de naissance. Vous avez déjà vu une carte plastifiée comme ça, avec un hologramme et la photo coincés dedans, de la sorte ?

Les clients s’amassent autour du patron. "C'est forcément une blague !", objecte un quinquagénaire portant des lunettes noires, assis au bar. Sans un mot, je présente mon permis de conduire. Ma carte de fidélité Auchan aussi. Mais celle-là, j’aurais pu m’en passer, car ‘Auchan’ en 1971, ça veut absolument rien dire à personne. Du coup, ça coupe sensiblement mon effet.

Pour rattraper l’affaire, je leur mets sous le nez ma carte du Crédit Mut’.

– Vous prenez la carte bleue ?
– Ben voilà, j’ai pris ta petite carte, répond le patron. Mais elle est pas bleue. Elle est orange. Pourquoi tu dis qu’elle est bleue ? C’est quoi, ce truc ?
– D’où je viens, tout ce que je veux acheter, je le paie avec.

A en juger par la tête qu‘ils font, j’ai bien fait de la leur servir comme ça, sans glaçons, parce que ça calme instantanément tout le monde. Ils sont... interdits. C’est le terme exact : "interdits" ! A moins que ce ne soit un début de méfiance, un peu comme si le patron commençait à subodorer que je ne réglerai pas le café qu'il m'a servi...

– Comment ça, tu paies avec ? C’est une espèce de bout de saloperie plastique avec ton nom dessus, comme une carte de visite. D’où tu paies avec ?, il est où le flouze ?

– Messieurs, je vais tout vous expliquer, mais d’abord, je dirais pas non à un remontant. Parce que, comme ça, à première vue, tout indique que je suis dans une merde noire...

Les clients se sont tous approchés de moi, et me cernent à présent. Petit moment de flottement. Sans un mot, le patron m’apporte un verre de vin, que j’identifie comme un ch’tit Côtes du Rhône, à la cuisse bien propre. Cul sec, dans un silence total, qui donne à la scène une solennité plutôt anachronique dans ce débit de boissons.

Je tends la pièce de deux euros à mon petit auditoire…

– Messieurs, ceci est une pièce de deux euros. L’euro est la monnaie de la France en 2012. C’est d’ailleurs la monnaie de presque toute l’Europe depuis 2001 ou depuis 2002, je ne sais plus trop bien. Juste avant de me retrouver ici parmi vous, j’étais le 12 novembre 2012, je venais de manger un kebab avec un drôle de goût, dans un petit restaurant qui s’appelle « Chez Hamza ». Je suppose que ce nom ne vous dit rien.
– Hamza, c’est pas un nom de bicot, ça ? Et c’est quoi, un québabe ?, demande un barbu.

Je ne relève pas le terme raciste et je me contente de répondre :

– Une espèce de sandwich turc.
– Ah, qu’est-ce que je disais, c’est de la bouffe de melon !, triomphe le barbu.
– T’es turc ?, interroge le patron, avec un brin de méfiance dans la voix.
– Ben non, je suis français.
– Alors pourquoi que tu manges chez des Turcs ? Tu veux t’empoisonner ?

Mon dernier espoir s’envole. Je ne suis pas dans une émission de caméra cachée. Si cela avait été le cas, ils se seraient pas permis de telles remarques.

– Comment expliquer ?... en 2012, manger un kébab turc c’est normal. Je suppose que vous, en 1971, vous sortez bien de temps en temps manger italien ou chinois ?
– Chinois ?!, s’exclame en chœur tout mon auditoire.

J’étais pourtant certain que les restaurants asiatiques étaient légion en Europe, depuis la Renaissance au moins. Visiblement pas. En tout cas pas en Ardèche, si j’en crois la mine stupéfaite des clients. Mais j’y pense !… j’espère que je n’ai changé que d’époque, et pas aussi de lieu…

– En 2012, il y a des restos chinois et vietnamiens et turcs et italiens un peu partout dans toutes les villes de France, expliqué-je. Au fait, on est bien à Guilherand-Granges ici ?
– Ben mon gars, qu'est-ce que tu nous fais ? Ici c’est Granges-lès-Valence. Guilherand, c’est le village d’à-côté… Mais dis donc, il y a encore des restaurants français en 2012, ou y’a plus que des métèques et des niakoués pour nourrir les Français ?

Je rassure tout le monde en expliquant que la France n’est pas sous perfusion gastronomique estrangère, et j’en profite pour glisser l’info qu’au troisième millénaire, « métèque », « niakoué », « bicot », « melon » et autre « bougnoule » sont des mots punissables par la loi. J’ajoute que dans la France de 2012, le racisme ne caractérise plus que 0,2% de la population française, c’est-à-dire les attardés mentaux, les analphabètes et quelques gardiens de la paix. Que ce soit vrai ou pas, on s’en fout. Chez les A-Nîmes, on a un grand principe dans la vie : peu importe que l’on soit dans la merde sur le plan financier, ou social, ou encore spatio-temporel, on ne doit jamais faire semblant d’accepter une idée débecquetante.

J’en profite pour charger la mule et faire peur à mes braves Ardéchois des années ’70. Je leur dresse un portrait idyllique de l’Europe, où tous les peuples frères communiquent entre eux, vivent allègrement et librement les uns chez les autres, émancipés des frontières qui ont disparu depuis belle lurette. Et je me délecte de leurs tronches abasourdies pendant que je leur fais un plan ‘tous frères au pays des bisounours’, comme je sais faire quand je m’applique.

Si au départ, ma carte d’identité et les euros ne les avaient pas complètement convaincus de ma provenance, je les ai tous dépouillés lorsque j’ai sorti mon smartphone : le fait qu’il affichait ‘Pas de réseau’ ne les a pas déçus outre mesure, principalement parce que le concept de réseau sans fil leur passait franchement au-dessus. Tous leurs doutes se sont dissipés quand je leur ai passé la vidéo de ma cadette, que j’avais filmée au parc il y a deux semaines. C’est la ‘petite télévision’ qui les a dévalisés (oh putarasse, c'est en couleurs !). A l’exception du vieux aux lunettes noires, resté au bar devant son verre : « Vous ne voyez pas que c’est un affabulateur, bande de cons ? ».

Ils veulent tous savoir à quoi ressemble la France en 2012. Je ne sais pas par où commencer…

– Il m’est difficile de parler de mon époque sans partir dans tous les sens. Posez-moi des questions, je vous répondrai.

Un des trois jeunes chevelus intervient :

– C’est vrai que Sheila est un homme ?
– Pardon ?
– Tu connais Sheila, qui chante ‘Les rois mages’ ?
– Oui.
– Finalement, c’est une femme ou c’est un homme ?

Ils sont tous suspendus à mes lèvres, attendant mon verdict. Et moi, je me demande où je suis tombé : ces gens ont la possibilité d’obtenir des révélations extraordinaires quant à leur futur. Et la première question qui leur passe par la tête concerne le sexe de Sheila. Je vois trois explications possibles : 1) dans les années ’70, ils étaient beaucoup plus cons que mes profs d’histoire me l’ont enseigné ; 2) en Ardèche, ils sont beaucoup plus cons que mes profs de géographie me l’ont enseigné ; 3) peu importe la période, les Ardéchois sont ni plus cons ni moins cons, c’est juste moi qui attire tous les abrutis de la terre.

– C’est une femme.
– Tu es sûr ?

Le sujet a l’air d’être important… J’imaginais pas à ce point.

– Oui, c’est une femme.
– Elle chantera encore en 2012 ?
– J’en sais rien. Je crois qu’elle chante encore pour un public de sa génération.
– Tu veux dire qu’elle n’est plus une star ?

Un type d’âge moyen – bref, de mon âge – intervient, extrêmement agacé…

– Mais arrrêtez avec cette Sheila ! (il a une espèce d’accent mi-italien mi-slave, il roule les ‘R’ ; ou alors l’accent ardéchois est vraiment spécial). Il y a d’autrrres questions, plus intérrressantes !

– Hé ho, calmos toubib !, proteste alors le chevelu sheilophile, aussitôt interrompu par un type en bleu de travail et des bottes en caoutchouc (peut-être un paysan)…

– C’est vrai Robert, tu nous fais chier avec ta Sheila. (En s’adressant à moi : ) Dis-nous plutôt, mon gars, qui c’est que ce sera le champion de France l’année prochaine en 1972 ?

– Champion de quoi ? De football ?
– Oui. Dis-moi que les Stéphanois vont reprendre la tête.

On peut dire que dans le coin, ils ont une vraie curiosité de l’avenir. Respect…

– J’en sais rien. Je connais pas toute l’histoire du championnat de France. Mais depuis que je m’y intéresse un peu, c’est-à-dire depuis les années ’90, Saint-Etienne n’a jamais remporté la coupe (stupéfaction et désolation de mon auditoire), et en 2012, c’est Montpellier qui est champion.
– Montpellier ?!?... Mais ils ont une équipe, eux ?... Aïe aïe aïe, la France va mal tourner, les gars !, entends-je autour de moi.
– Tout au long des années ‘2000, c’est surtout l’Olympique lyonnais qui va dominer le championnat. Sept ou huit années consécutives.
– Lyon !... putain de putain de putain, entends-je murmurer.

Ce n’est désormais plus une impression, ils se pataugent dedans bien comme il faut, mes Ardéchois.

– Bon, si vous avez d’autres questions, n’hésitez pas, proposé-je en m’interrogeant intérieurement sur la nature des prochaines questions, peut-être les futurs lauréats d’Intervilles, ou de l’Eurovision...

Le patron du café, qui s’appelle Roland, prend alors la parole, et avec gravité…

– Est-ce que Pompidou va reprendre en main ce pays, ou ces salopards de gauchistes auront sa tête ?
– Gné ?... Comment ça ? Je comprends pas la question.
– Il sera réélu en ’76 ?
– Non, pas trop. Je crois bien qu’il mourra avant.
– Hein ?!?, s’exclament-ils tous, stupéfaits. Quand ça ?
– Je sais plus exactement, mais avant la fin de son mandat. Il mourra d’une maladie, peut-être un cancer, je me rappelle plus.
– Oh putarasse, s’exclame le patron. Merde alors, je l’aimais pas mais c’était un brave homme.
– Mais il est pas mort, je te signale, signale le petit vieux aux lunettes noires – ‘le Marcel’, comme l’appellent ses amis – qui en profite pour placer encore son sempiternel « Vous voyez pas que c’est un affabulateur, bande de cons ? » qui tombe à plat, une fois de plus, tellement personne ne l’écoute.
– Et qui prendra sa place, toujours quelqu’un de l’UDR ?, demande un autre type, qui était resté discret jusque là.
– UDR, je sais pas ce que c’est. Mais c’est Giscard d’Estaing qui sera élu.
– Quoi, le ministre des Finances, ce pète-sec ?!

Nouvel émoi dans l’assistance, ponctué d’un « Vous voyez pas que c’est un affabulateur, bande de cons ? » venant du bar.

– Attendez, je vais vous dire quand est mort Pompidou !, ajouté-je, soudain inspiré… En 1981, il a fini son septennat, donc il a commencé en 1974… Ce qui veut dire que Pompidou est mort en 1974.
– Oh putain, c’est dans trois ans. Le pauv’gars, s’apitoie le patron. J’ai pas voté pour lui, mais c’est un honnête homme qui résiste comme il peut à ces ordures de gauchistes.
– Ben justement, en 1981, c’est la gauche qui prend le pouvoir !

A en juger par la tête du patron, j’aurais annoncé que la France devenait protectorat algérien, ça lui aurait fait le même effet…

– Non, c’est pas vrai, pas les cocos, ! Non, tout mais pas ça !

« Mais vous voyez pas que c’est un affabulateur ? ». (Tiens, l'ami Marcel a oublié de préciser « bande de cons »)

– Si cet avenirr est vrrai, ça me brrise le coeurr, murmure le type à l’accent bizarre, devenu blême.
– Je vous jure que c’est la vérité, réponds-je (me délectant secrètement de leurs mines déconfites à tous : apparemment, au début des années ’70, la gauche ne disposait pas en Ardèche d’un capital sympathie délirant). L’homme se présente : il est réfugié politique roumain, il s’appelle Florin Marinescu et a fui le régime communiste de Ceausescu. Dans son pays, il était docteur, mais son diplôme n’étant pas reconnu en France, il travaille comme infirmier à l’hôpital de Valence. Il ne le précise pas, mais je devine que les communistes font très moyennement partie de son kif. Il a un air infiniment malheureux lorsqu’il ajoute :

– Si même la Frrance est prrise par ces monstrres communistes, c’est la fin ! Ils sont parrtout !
– Attendez monsieur, en 1981, ce ne sont pas les communistes qui gagnent, mais les socialistes. C’est François Mitterrand qui devient président de la République.
– Oh, communistes, socialistes, c’est du parreil au même, rétorque-t-il amer, approuvé aussitôt par le patron. Le socialisme, c’est l’avant-garrde du communisme… Donc, si j’ai bien comprris, cherr monsieur, la Frrance perrdrra sa liberrté dans les années ’80. Et quand deviendrra-t-elle communiste alorrs ?

Il est trop triste. Je m’empresse de mettre fin à son calvaire…

– Ne désespérez pas, docteur. Le communisme s’est effondré en 1989… enfin, je veux dire : s’effondrera en 1989. (nouvelles exclamations de stupéfaction)… Eh oui messieurs, le mur de Berlin tombera, tous les pays du bloc de l’Est déposeront leurs dirigeants. Sauf la Chine, qui est restée communiste, et l’est toujours à mon époque, mais juste au niveau politique. Parce que, économiquement, les Chinois sont devenus la première puissance capitaliste du monde, et ont envahi le monde entier avec des produits de merde pas chers.
– Comment ça, fait Roland, dubitatif. Je ne comprends pas la différence entre politique et économique. La Chine sera un pays communiste ou capitaliste, à la fin ?

– Les deux, mon capitaine.
– Je ne comprends vraiment rien.
– Mais à mon époque, plus personne ne comprend plus rien non plus, mon pauvre Roland !, dis-je pour le rassurer (mais visiblement l’objectif n’est pas atteint).
– Et la Roumanie ?, s’inquiète le toubib.
– Quoi, la Roumanie ?
– Elle reste communiste aussi ?
– Non. Si ma mémoire est bonne, ils vont faire une révolution là-bas, couverte par les journalistes du monde entier, et Ceausescu sera fusillé le soir de Noël. En 1989, un peu après la chute du mur de Berlin.

– Et Elena ?
– Qui ça ?
– Sa femme.
– Fusillée avec.

La vie s’arrête l’espace d’une seconde dans les yeux du toubib. Une seule seconde, le temps pour que les larmes remontent de l’endroit où le docteur les cachait et jaillissent, inondant ses joues. « 1989. C’est dans dix-huit ans. Je rreverrrai ma femme et mon fils dans dix-huit ans. Il aurra vingt-trrois ans ». Deux gars lui tapent amicalement dans le dos, pour l’encourager.

– Et Mitterrand, il sera fusillé quand ?, demande Roland.
– Mais jamais ! Le fusiller pourquoi ?, réponds-je, interloqué. Non seulement il sera pas fusillé, mais il sera même réélu. Il fera deux septennats, et il mourra peu de temps après. D’un cancer, lui aussi.
– Attends mon gars. Je comprends pas bien : le communisme disparaît, mais les cocos restent au pouvoir en France quand même ? C’est comme en Chine alors !
– Ah ben non, pas comme en Chine. Ça dépend de ce que vous appelez les ‘cocos’. En tout cas, Mitterrand fera quatorze ans à l’Elysée.
– Mais ça lessivera la France, elle perdra toute sa splendeur et deviendra un pays sous-développé, non ?
– Euh… je crois pas, non. En fait, les riches se sont plutôt bien entendus avec le PS, si ma mémoire est bonne.
– Comment c’est possible, ça ? Les gauchistes, ça hait les patrons !
– Ben… ‘faut croire que non. D’ailleurs, du temps de Mitterrand, une expression est apparue : la ‘gauche caviar’. Il y avait plein de riches qui étaient de gauche. Et même en 2012, à mon époque, il y en a encore pas mal.
– Et quoi ?, dans le futur, ces riches socialistes vont partager volontairement leurs richesses avec les petites gens, comme les gauchistes ils veulent ?, demande un autre type.
– Ah non, personne va rien partager, ni volontairement ni involontairement. Du temps de Mitterrand, comme de mon temps, les riches d’un côté et les pauvres de l’autre. Chacun à sa place.
Un jeune chevelu tente timidement une question, qui dévoile comme une déception :

– Mais si les riches ne partagent pas avec les pauvres sous Mitterrand, ça consiste en quoi, un régime socialiste ?
– J’en sais foutre rien mon grand, réponds-je. J’étais pas bien vieux, du temps de Mitterrand, j’en avais rien à cirer. A mon petit niveau, l’oeuvre de Mitterrand, ça se limite à deux choses : l’abolition de la peine de mort et l’autorisation des radios libres, diffusant de la musique pop toute la journée.
– Quoi ?!, s’écrient de concert tous les clients : les vieux indignés par la fin de la guillotine et les jeunes émerveillés par la perspective d’écouter Sheila toute la journée.
– Et après Mitterrand, c’est Chirac qui remporte la présidence.
– Chirac ?, c’est pas le bellâtre qui s’agite partout derrière Pompidou ?
– Je sais pas. Moi, je parle de Jacques Chirac.
– Ouais, c’est lui. C’est le gars qui nous a sorti de son chapeau une nouvelle fumisterie de bureaucrate, l’Agence de l’emploi, ou quelque chose comme ça.
– L’ANPE, corrige le patron du café. Mais pour une fois, c’est pas un énième machin qui sert à rien, juste pour calmer les gauchistes. (et en se tournant vers moi :)… Tu vois, mon gars, pour toi ça veut peut-être plus rien dire, mais pour nous autres Français en 1971, le chômage devient un vrai problème, il vient d’atteindre un seuil très préoccupant… On est à deux pourcents et demi, et cet été, il était même monté jusqu’à 2,7% !

Personnellement, j’ignorais totalement que c’est Chirac qui avait créé l’ANPE. Pour remercier Roland de me l’avoir appris, je révèle à mon tour que :

- la réalisation de Chirac, l’ANPE, connaîtra une très belle carrière.
- le chômage n’est pas un mot qui a complètement disparu du paysage économique et social du XXIème siècle.
- 2,7% de chômage dans la France de 2012, ça s’apparenterait à un fantasme, quasiment érotique.
- en 2012, on est en France plus de trois millions à chercher du taf.
- contrairement à l’opinion du patron, il ne fait plus aucun doute en 2012 que l’ANPE est, définitivement, irrémédiablement, incontestablement, un « énième machin qui sert à rien ».

Le tout marqué du désormais classique « Vous voyez pas que c’est un affabulateur, bande de cons ? », dans l’indifférence générale.

Roland, le patron du café, pensif, se tripote sa moustache à la Francis Cabrel (celui de « Je l’aime à mourir »)…

– Et quand Chirac arrive au pouvoir, il est de droite alors, ou de gauche ? Parce qu’avec tout ce mic-mac, on ne sait plus.
– De droite. Mais lors de son deuxième mandat, il perd la majorité, et il doit partager le pouvoir avec un gouvernement de gauche.
– Mais comment c’est possible, ça ? La France est à gauche ou à droite, dans cette histoire ?
– Moi, je dirais qu’elle est au milieu, bien coincée entre les deux.
– Et qui c’est le patron alors, pendant cette période ?
– J’en sais rien. A partir de Chirac, j’ai commencé à plus rien capter, à la politique. Ça s’est pas arrangé par la suite, avec le président qui l’a remplacé. Sarkozy. Çui-là, il nous a laissé un souvenir impérissable…
– Ah bon, et pourquoi donc ?
– Trop long à expliquer. Je vous laisse la surprise, quand vous y serez. En tout cas, il a vrillé la tête à la planète entière. ‘Speedy Gonzalez’, qu’ils l’appelaient tous. Même aux USA, ils carburaient au Doliprane après ses visites.
– ‘Speedy Gonzalez’, c’est un dessin animé !, précise un des jeunes chevelus, fier d’apporter sa contribution au débat.
– C’est quoi, Doliprane ?, demande le barbu.
– On en prend quand on a mal à la tête.
– Sarkozy, c’est pas bien français comme nom, remarque le patron.
– C’est hongrois.
– Hongrois ?!? Parce que les étrangers vont faire main basse sur la présidence de notre pays ?!?
– Non, le gars est français, mais il a des origines hongroises par son père.
– Il y a beaucoup des gens du bloc de l’Est qui deviennent Frrrançais ?, interroge le toubib roumain.
– Je ne sais pas. En tout cas, en 2012 on trouve pas mal de Roumains en France. Mais ils sont pas trop bien acceptés.
– Pourrquoi ?, interroge Mr Marinescu, soudain inquiet.
– Comment dire ?... En fait, ma réponse risque de ne pas vous plaire.
– Rrépondez-moi quand même, s’il vous plaît.
– Ils vivent dans des caravanes pourries sur des terrains vagues, partout autour des grandes villes, et ils emmerdent tout le monde, à mendier et laver n'importe comment les pare-brises au feu rouge, alors qu’on leur a rien demandé. A part ça, ils volent aussi dans le métro. Sarkozy par exemple, il en a renvoyé un paquet en Roumanie, par charters entiers. Mais ça sert à rien, parce qu’ils reviennent.
– Parr quoi entiers ?
– Par avions entiers. Laissez tomber, c’est une vilaine histoire. En ’89, au moment où ils faisaient tomber le régime de l’autre taré, les Roumains étaient les chouchous de tout l’Occident. Mais aujourd’hui… enfin, je veux dire en 2012… ils bénéficient du capital sympathie d’un furoncle.

Cette information a l’air de dévaster mon toubib roumain, une nouvelle fois. Et dans ce cas, malheureusement, je n’ai aucune bonne nouvelle pour contrebalancer. Et si je lui parlais des voitures Dacia, qui font un malheur en France ? Finalement non, c’est pas une bonne idée. Embarrassé, je m’empresse de changer de sujet.

– Tiens, au fait, je vous ai pas dit : à mon époque, le président des Etats-Unis est black.
– Connais pas. Comment tu dis qu’il s’appelle ?
– Non, je veux dire, c’est un black.
– Un quoi ?

C’est à ce genre de question que l’on mesure à quel point le vocabulaire courant peut changer en l’espace de quelques décennies. Il paraît que les Français ont la réputation d’être nuls en langues étrangères, mais ‘faut voir aussi d’où on est partis…

– Il est noir, dis-je simplement.

Estupefacción total.

Je me délecte. Je sirote leurs mines ahuries… En 1971, les seuls noirs qu’ils doivent connaître, c’est les deux Sydney… Poitier et Bechet. Pas sûr qu’ils soient fans, si j’en juge par la programmation du juke-box.

– Il vient d’ailleurs de se faire réélire.
– Contre un autre noir ?
– Non, contre un mormon.
– Doux Jésus, mais c’est quoi ça, encore ?
– Un chrétien polygame.

 

suite